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Emmanuel Carrère : D'autres vies que la mienne

  Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne , Folio-Gallimard, 2025 (POL, 2009), 334 p.  C’est un livre lourd dont on ne ressort pas indemne comme on re ressort pas indemne de la vie. Car il s’agit pour l’auteur de relater ces vies qui bien que n’étant pas les siennes, sont proches, soit du fait du hasard d’un événement – un tsunami qui emporte des vies dont celle d’une enfant, une Juliette – soit par le truchement des relations de famille – un cancer récidivant emporte la vie de sa belle-sœur, une Juliette aussi. Il se fait ainsi l’écrivain-chroniqueur de faits extérieurs à lui mais qui le touchent, dans tous les sens du terme. Il s’agit donc avant tout d’un travail documentaire utilisant l’enquête auprès des proches pour tenter de restituer le chemin des disparus, mais dans une perspective humaniste d’intégrer le mort à la vie. Car tout au long du livre les deux se côtoient de près, comme la réaction du grand-père de l’enfant disparu portant aide aux pêcheu...

Réflexions sur l'historiographie de la Révolution russe

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  Lucien Sève, Octobre 1917. Une lecture très critique de l'historiographie dominante , Les éditions sociales, 2017, 176 p.  La violence terroriste de Lénine est au centre des écrits des historiens dominants (Nicolas Werth, Hélène Carrère d'Encausse, Andrea Graziosi, et d'autres) sans qu'ils ne citent de textes de Lénine en particulier. Par exemple, Nicolas Werth ne s'appuie pas sur un texte d'où il ressortirait que la violence serait pour Lénine le moteur de l'histoire et que la terreur serait au fondement de son projet politique. Alors que la lecture des textes de Lénine montre qu'il est étranger au culte de la violence, même s'il conçoit qu'elle est hélas, inévitable en période révolutionnaire, mais qu'elle est « la réponse à la primordiale violence terroriste des classes possédantes » (32) Car comme l'indique le même historien que ce soit en 1905, en 1906 ou 1912, la répression des centaines de morts et des milliers de...

Dai Sijie : Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

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  Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise , Folio Gallimard, 2002 (2000), 228 p.  La simplicité du récit et du style pourraient faire penser à un conte si ce n’est que l’histoire, quant au fond, est plutôt dramatique. A l’heure de la Révolution culturelle en Chine, deux étudiants sont envoyés en travail obligatoire à la campagne. Cette « rééducation » des jeunes intellectuels s’accompagne de la découverte d’un livre de Balzac, lequel à l’instar d’autres monuments de la littérature historique mondiale sont proscrits en Chine par le régime car étiquetés comme « réactionnaires. ». Le choc esthétique se mêle au choc amoureux (à l’égard de la petite tailleuse) de l’un des compères. Ce qui confère à ces deux jeunes une énergie nouvelle pour se procurer d’autres œuvres du même acabit auprès du même détenteur mais sans sa volonté. Le récit du vol est un petit morceau drôle à l’image de l’esprit du roman d’allier la légèreté à un fond plus noi...

Philippe Grimbert : Un secret

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  Philippe Grimbert, Un secret , Grasset (J’ai Lu), 2004, 182 p.  Le titre comme mise en énigme trouve rapidement son plan d’exposition comme d’emblée une quête d’élucidation avec le nom de l’auteur « francisé. » Il n’y a alors pas besoin d’âtre grand clerc pour deviner que ce secret a à voir avec l’histoire juive et même peut-on se douter avec la Shoah, car les réminiscences de juifs cachés pendant la deuxième guerre mondiale innervent nos représentations. Mais, premier point : il s’agit donc d’une auto-fiction, l’auteur parle de lui. Deuxième point, de quelle nature est le secret ? L’auteur est né fragile avec l'inquiétude qui sied aux parents devant un nouveau-né de cette qualité. Inquiétude mais aussi déception pour le père dont le premier regard laisse sur l'enfant « sa trace, et régulièrement j'en ai retrouvé l'éclair d'amertume. » (55) L’inquiétude vient de loin, elle s’enracine dans le passé tragique de ce couple recomposé à par...

Petit florilège de bons mots

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  Jérôme Duhamel, Le grand méchant dictionnaire de la politique et des politiciens , Acropole, 1986, 310 p.  Forces publiques : Quand l'ordre est injustice, le désordre, déjà un commencement de justice. (Romain Roland). Un flic dort en chacun de nous, il faut le tuer. (slogan mai 68). Gaullistes : Si ton père est gaulliste, deviens orphelin ! (Slogan mai 68) Idées : Les idées, c'est comme les chaussettes : si on n'en change pas de temps en temps, elles puent ! (Alfred Jarry) Impôts : Ah ! Que ne revient-on pas au bon vieux temps du XVe siècle, où, à Nuremberg, toutes les sommes d'argent payées aux prostituées pouvaient être déduites des impôts ! (Emmanuel, Jérôme) Inégalités : Pour lutter contre les inégalités, il faut être inégalitaire. (Anicet Le Pors) Lèche-cul : C'est un excellent courtisan. Quand le roi pète, il respire à fond. (Jean Cau) Lois : Les lois, elles, on peut les violer sans qu'elles crient. (Charle...

Ce que l'anthropologie peut dire de la culture

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  Claude Levi-Strauss, L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne , Seuil, 2011, 145 p.  Trois conférences données par l'anthropologue au Japon, en 1986. I) La fin de la suprématie culturelle de l'Occident Tous les discours sur l'homme (historique, archéologique, anthropologique, philosophique, etc.) sont des moyens de chercher les points par lesquels les hommes se ressemblent. Les premières découvertes de la Renaissance visaient à chercher « moins de nouveaux mondes que retrouver le passé de l'ancien. » (23) On refusait même de voir les différences alors que comme le dit Jean-Jacques Rousseau, « il faut d'abord observer les différences pour découvrir les propriétés. » (cité page 23) Et ces propriétés étaient mises à jour par comparaison entre sociétés de différentes sphères d'activité et différents comportements : le travail, les règles de résidence, les règles de filiation, les prohibitions alimentaires. Par exemple, les règles de...

Mathieu Lindon : Les hommes tremblent

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  Mathieu Lindon, L es hommes tremblent , POL, 2014, 170 p.  C’est comme un conte réaliste si on ose le paradoxe. Réalité car il s’agit d’un petit théâtre de la vie quotidienne d’un immeuble avec la diversité sociale, générationnelle, sexuée et sexuelle de ses habitants. Conte car si la situation initiale de squatt du hall par un SDF – Martin – bientôt secondé de sa copine – Martine – est possible, en revanche son enkystement et le déroulé des micros événements l’est beaucoup moins. Conte moral donc car il s’agit de décrire par le menu toutes les bassesses humaines mais aussi quelques uns de ses élans de générosité. L’auteur est extérieur à la scène, il ne prend pas parti, et joue même avec son lecteur : « Il y aurait tout un roman à écrire sur les liens de Martin avec les policiers, mais certes pas un roman policier. » (76) Que faire des intrus, là est la question. « Par la solidarité ou l'hostilité, il faut les amadouer, au moins les forcer à...

L'assujetissement par la dette

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  Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale , Amsterdam, 2011, 128 p.  Hypothèse de départ : « au fondement de la relation sociale, il n'y a pas l'égalité (de l'échange), mais l'asymétrie de la dette/crédit qui précède, historiquement et théoriquement, celle de la production et du travail, salarié. » (16) Cette dette touche l'État, les entreprises, et les particuliers : - État : les intérêts de la dette payée depuis 1974 (date à laquelle a été introduite en France l'obligation pour l'État de se financer sur les marchés) représente 1200 milliards d'euros sur les 1641 milliards de l'ensemble de la dette publique. - Entreprises : les politiques néolibérales les ont transformées en de simples actifs financiers et elles versent plus à leurs actionnaires qu'elles ne reçoivent de fonds de leur part. - Particuliers à travers la consommation. D'ailleurs, la carte de crédit instaure une r...

Leif G. W. Persson : L'enquêteur agonisant

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  Leif G. W. Persson, L'enquêteur agonisant , Payot et Rivages, 2025, 521 p.  Le cadre : une enquête classique si l'on veut puisqu'il s'agit d'un viol et d'un meurtre d'une petite fille. Moins classique si l'on prend en compte que celui-ci a été effectué 25 ans auparavant et que l'histoire se trouve réveillé e par un médecin qui vient de prendre en charge le commissaire Johansson à la retraite , lequel vient de subir une attaque cérébrale. Le déroulement de l'histoire reposant quasi uniquement sur des dialogues, il est sans doute inéluctable que par moment ce ux- ci ne sonne nt pas très juste s. Ils sont doublés par l'expression d'un langage intérieur, le plus souvent attribué au commissaire, ce qui peut donner une sorte d'épaisseur aux personnages, même si dans l'ensemble celle-ci est assez fragile. L'histoire se lit aisément de debout en bout, mais n'est pas toujours crédible dans son déroulement. Et sur...

Considérations sur les dangers pesant sur l'information

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  Gérald Bronner, Les lumières à l'ère numérique . R APPORT DE LA COMMISSION remis au Président de la République en janvier 2022, 110 p.  Multiplication des termes indiquant un monde informationnel, non sûr : désinformations, mésinformations, infox, fake news, théories du complot… Certaines logiques algorithmiques contribuent à ces logiques puisqu'elles se focalisent sur leurs capacités à capter l'attention car elles liées à des modèles commerciaux. En effet, la publicité programmatique constitue la source principale des revenus de ces médias. Le chaos informationnel actuel vient de la dérégulation massive du marché de l'information avec le développement d'Internet, puisque la masse des informations disponibles n'a jamais été aussi grande, et surtout que chacun peut désormais peut verser sa propre représentation du monde sur ce marché. On observe donc une concurrence généralisée entre les points de vue non hiérarchisés selon des compétences. De...

Victor Hugo : Notre-Dame de Paris

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  Victor Hugo, Notre-Dame de Paris , Métro édition, 1984 (1832), 648 p.  Si cette histoire ne possède pas le souffle propre à celle des M isérables , elle n'en demeure pas moins habitée par cette profondeur de champ propre à Hugo, qui mêle le drame et la profondeur historique pour en faire une sorte d'épopée mais aussi de conte. On y côtoie tous les milieux sociaux, du roi et de sa cour aux couches les plus misérables, magnifiées par la langue : « Puis c'était le royaume d'argot : c'est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignité ; les moindres passant les premiers. Ainsi, défilaient quatre par quatre, avec les divers insignes de leurs grades dans cet étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutranche, les coquillards, les hubins, les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polissons, les piètres, les malingreux, les rifodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les ...

Témoignages illustrés sur le travail

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  Françoise Pétrovitch, J 'ai travaillé mon comptant , Un sourire de toi et j'quitte ma mère, 2005, 202 p.    Un livre original puisque l’auteure peintre-plasticienne, a interviewé une centaine de gens à propos de leur travail, en restitue quelque paroles et surtout illustre cette parole de dessins souvent touchants. On y rencontre des gens de tous milieux : sidérurgiste mineurs (à plusieurs reprises), menuisier, mécanicien, coiffeur, couturière, cordonnier, paysan, boucher, enseignant, commercial ou voyageur de commerce, comme on disait à l'époque puisqu'il faut le préciser, ces gens sont souvent nés dans le premier tiers du XXe siècle. Beaucoup disent l'amour du travail bien fait et la perte de qualité comme ce cordonnier attristé par la qualité du travail d'aujourd'hui : « maintenant, on chausse plus souvent son regard que ses pieds... » (96), ou telle autre qui raconte la bosse du commerce : « je vendrais du vent dans une enveloppe ! » (164) Beaucoup de ...