Les Français et l'argent : pratiques et représentations

 


Daniel Cohen & Claudia Senik (dir.), Les Français et l'argent : 6 nouvelles questions d'économie contemporaine, Albin Michel, 2021, 308 p.


La France est deux fois plus riche qu'il y a 50 ans, mais elle n'est pas heureuse. En revanche, être plus riche que ses collègues ou ses voisins rend plus heureux que les autres, en proportion de l'envie et de la rivalité que la société entretient entre ses membres. C'est en France que la corrélation entre bonheur individuel et argent est la plus forte. L'argent est le dernier refuge d'une société où la vie avec les autres est difficile.

Comparés aux Anglo-Saxons, les Français riches donnent peu aux associations caritatives.


1) Les Français, le bonheur et l'argent

La France est le seul pays qui reste systématiquement en dessous de son potentiel de bonheur étant donné son niveau de richesse depuis les années 70. À l'inverse les pays nordiques connaissent les niveaux de bonheur les plus élevés. À la distinction entre malheur collectif et bonheur privé s'ajoute le même écart entre confiance privée et défiance publique.

Deux phénomènes marquants : d'une part, les extrêmes du spectre politique et surtout l'extrême droite, se distinguent par un niveau de mal-être et de pessimisme particulièrement fort, et qui ne s'explique pas entièrement par les caractéristiques sociales de cet électorat ; d'autre part, la différence entre électeurs d'extrême gauche et électeurs d'extrême droite a évolué, surtout depuis le début des années 2010 : les électeurs les plus malheureux et pessimistes se situent désormais plus souvent à l'extrême droite qu'à l'extrême gauche.

La proportion de gens déclarant vouloir vivre dans une époque à venir est très faible. Les plus jeunes (les moins de 36 ans) sont un peu plus nombreux. À l'inverse la majorité des enquêtés (plus de 70 %) souhaiterait vivre dans une époque révolue. La plupart désignant les années 1980, et les plus âgés (plus de 65 ans) choisissent les années 1970. « S'agit-il réellement d'une nostalgie du passé ou bien est-ce une nostalgie de leur jeunesse que les gens expriment ? » (18) Notons cependant que les personnes les plus éduquées ainsi que celles qui jouissent d'un niveau de vie élevé sont moins tournées vers le passé.

Les Français sont nombreux à ne rien attendre des autres et ils adoptent eux-mêmes cette philosophie individualiste pour leur conduite personnelle. Cette défiance générale en France vient de la perception d'une société hiérarchique et marquée par des relations sociales distantes et conflictuelles. Deux Français sur trois se représentent la société comme organisée de façon pyramidale avec une petite élite au sommet, une classe moyenne peu nombreuse et la majorité des citoyens en bas de l'échelle sociale. Cette représentation est beaucoup moins répandue dans les pays nordiques, en Allemagne mais aussi en Espagne ou même encore aux États-Unis alors que les inégalités y sont plus importantes. « Les Français ont l'impression de vivre dans une société hiérarchisée selon des statuts. Dans la majorité des autres pays occidentaux c'est surtout la vision d'une société principalement composée de classes moyennes qui prédomine. La sensation de vivre dans une société hiérarchique s'accompagne du sentiment que la concurrence est déloyale et que les règles sont systématiquement contournées. Ainsi, nous suspectons les riches et nos élites de ne respecter aucune règle : 52 % des Français estiment que de nos jours on ne peut arriver au sommet sans être corrompu alors que cette part n'excède pas 20 % aux États-Unis ou en Angleterre. » (21)

La pauvreté touche 14 % des Français contre 22 % des Espagnols, mais la crainte de devenir pauvre est plus répandue chez nous. Ainsi, on observerait un repli sur la sphère privée que l'on contrôle davantage et où les relations avec les proches et le revenu jouent le rôle essentiel.

La relation entre le bonheur et le positionnement politique est claire : le mal-être est à son comble aux extrémités du spectre politique. Après la crise de 2008, alors même que le niveau de satisfaction dans la vie augmente en moyenne en France, il stagne pour les individus se déclarant à l'extrême droite.


2) Biens publics, charité privée

Au milieu des années 2000, les dons en France et au Danemark sont 10 à 25 fois plus faibles qu'aux États-Unis. En moyenne les dons du top 10 des contribuables français les plus riches oscillent entre 0,2 % et 0,4 % de leurs revenus. C'est 8 à 10 fois moins que chez les riches Américains, cinq fois moins que chez les Canadiens, deux fois moins que les Anglais et un peu plus que ce qui apparaît dans les sources fiscales pour les Espagnols. On retrouve une hiérarchie similaire lorsqu'on se focalise sur le top 0,01 % des ménages les plus riches. De plus leurs contributions sont beaucoup plus faibles qu'il y a 60 ans.

« Le modèle américain de la Charity business est partiellement un mirage dans la mesure où la contribution relative des Américains les plus riches aux biens publics a baissé et non pas augmenté au cours des 40 dernières années. En effet les incitations à donner de ces ménages ont baissé en même temps que leur niveau d'imposition depuis les années 1960, entraînant une diminution conjointe de leurs dons et de leurs contributions via l'impôt, de sorte que leur participation au financement des biens publics a drastiquement baissé. Les Américains les plus riches participent moins aux biens publics en pourcentage de leurs revenus qu'ils ne le faisaient il y a 50 ans, et ce en dépit de l'augmentation récente du montant absolu de leurs dons. » (69)


3) Comment lutter contre la fraude fiscale ?

En France, elle arrive loin devant celle aux prestations sociales. Les bénéfices de cette fraude sont tellement élevés et le risque de sanctions tellement faible que la fraude fiscale demeure étonnamment limitée dans l'ensemble des économies développées. Plutôt que la fraude fiscale, qui en constitue le pendant, c'est donc la soumission fiscale c’est-à-dire la disposition à payer l'impôt, qu'il convient d'expliquer. Une nouvelle approche permet d'étudier l'économie comportementale, qui s'appuie sur la psychologie pour mieux comprendre les comportements économiques.

Des expérimentations de type psychologie comportementale montrent que des actes, même lorsqu'ils n'ont que de faibles conséquences comme le fait de donner l'heure à un inconnu, peuvent engager les personnes qui prennent des décisions, les lier aux actions qu'elles accomplissent et les conduire par là à adopter ultérieurement des comportements qu'elles n'auraient pas choisis sinon. « Selon ce courant de recherche, une manière simple d'encourager l'adoption de comportements cibles (aider les autres, faire preuve de civisme, ou payer ses impôts) ne recourt ni à la persuasion, qui consiste à modifier les attitudes pour modifier les comportements, ni à des menaces ou à des récompenses externes, qui correspondent aux outils traditionnels de l'intervention publique en économie, mais consiste simplement à induire des comportements préliminaires pour modifier les attitudes et les comportements ultérieurs. » (83)

Une de ces expériences consiste à déposer une pièce de monnaie dans une cabine avant que la personne dont on étudie le comportement n'y entre. Parmi les gens qui n'ont pas trouvé de pièce de monnaie avant de sortir de la cabine, 4 % prennent la peine d'aider un pauvre inconnu dont les documents sont éparpillés. Parmi ceux qui ont eu la bonne surprise de trouver par hasard cette pièce de monnaie, la proportion s'élève à 87,5 % : l'attitude positive qui préside à des actes généreux est ainsi sensible à des détails aussi futiles qu'un simple coup de chance. « Cette approche situationniste de l'adoption de comportements moraux suggère donc que les propriétés de la situation comptent au moins autant que les caractéristiques de la personne qui s'y trouve confrontée. » (100)

« L'adoption de comportements moraux ou immoraux n'est donc, dans bien des domaines, que partiellement affaire de moralité au sens commun du terme : loin des grands principes et de la conviction intime, les comportements sont surdéterminés par le contexte social, et plus particulièrement les décisions qui sont prises avant d'être confrontées à la possibilité d'adopter, ou non, de tels comportements. » (105) Nous sommes engagés par nos conduites affectives, et donc par des agissements que les autres peuvent ou pourraient observer. Cet effet d'engagement des actes antérieurs, par lequel ils déterminent la disposition à se comporter ultérieurement d'une certaine manière, est parfois interprété comme le produit d'un mécanisme d'auto-attribution.


  1. La vie des couples après la retraite

En matière d'attention et de soins apportés au conjoint dépendant, les femmes en Europe auraient plus tendance à s'occuper de leurs conjoints malades que l'inverse, et partiraient en conséquence plus tôt à la retraite. (133)

D'après les études, les femmes prennent davantage en compte la situation d'activité de leur conjoint dans leurs décisions de départ à la retraite que l'inverse.

Le mari est en moyenne trois ans plus vieux que la femme lorsqu'il est né en 1940, et d'un an lorsqu'il est né en 1970. Ces caractéristiques sont similaires dans tous les pays de l'OCDE.

Le fait d'être à la retraite a des effets constatés sur le temps de loisirs des conjoints. Lorsque le mari est retraité, cela entraîne une hausse importante de son temps de loisirs individuel, mais n'a pas d'influence sur le temps de loisirs que les conjoints partagent ensemble. Quand la femme est retraitée, cela engendre un accroissement conséquent du temps qu'elle alloue aux loisirs individuels, mais aussi une augmentation du temps de loisirs partagé par les conjoints.

En France seulement 18 % des retraités ont répondu que le fait d'avoir un conjoint qui partait ou était déjà à la retraite avait joué dans leur décision de départ, alors qu'aux États-Unis 62 % des hommes se disent prêts à partir à la retraite à condition que leur épouse en fasse autant.


  1. L'argent du football

Le revenu moyen d'un club français d'élite est de 66 millions d'euros soit environ 80 % de celui d'un hypermarché Carrefour moyen qui fait des profits. Le foot n'est donc pas un gros business.

Sur la période 2003–2019 en Ligue 1, on n'observe aucune corrélation entre le fait de briller en championnat et celui de gagner de l'argent.

Il faut sans doute se tourner vers le concept de consommation ostentatoire pour comprendre la place des grosses fortunes dans le football. « La possession de voitures de luxe, de demeures somptueuses ou de yachts ne permet pas de se différencier des autres riches. D'autres biens doivent satisfaire ces besoins de statut, de prestige et de pouvoir. Et un club de football permettrait d'assouvir cette recherche de distinction en ce sens qu'il offrirait d'obtenir un statut difficile à atteindre et que, le cas échéant, les autres n'auront pas : il n'y a qu'un champion national ou d'Europe par saison. C'est ce que l'on définit en économie comme un bien « positionnel », à savoir un bien dont la satisfaction est dérivée de ce que la consommation de nos pairs est inférieure à la nôtre. » (184) Veblen voit ainsi dans cette consommation une quête de reconnaissance, une rivalité pécuniaire : « pour s'attirer et conserver l'estime des hommes, il ne suffit pas de posséder simplement richesse ou pouvoir ; il faut encore les mettre en évidence, c'est à l'évidence seule que va l'estime. » (184) On retrouve dans les sociétés primitives ou anciennes ces conduites évergétiques décrites par Paul Veyne qui consistent, pour les notables notamment à Rome, à faire profiter la collectivité de leur richesse, ou encore la notion de don proposée par Marcel Mauss « afin de construire une position de souveraineté en recherchant une gratification symbolique par un désintéressement affiché. L'ethnologue Marc Abeles voit des similitudes entre les dépenses somptuaires dans les sociétés non capitalistes et la philanthropie ou le mécénat dans nos sociétés : il est donc essentiel que la dépense porte sur une cause qui soit toujours extérieure à l'intérêt immédiat du donateur. Qu'on édifie des théâtres pour le peuple comme les grands mécènes romains, ou qu'on encourage le développement de la science en subventionnant des universités et des bibliothèques, la démarche est au fond identique. Elle institue un type de relation spécifique entre l'individu fortuné et la communauté qui l'environne, une relation qui s'installe sans contrepartie autre que la reconnaissance. Peut-on voir le football comme une nouvelle philanthropie ? »

En résumé on peut dire :

  • on peut acheter un club de foot pour rentabiliser d'autres business ;

  • la recherche d'une reconnaissance sociale ou d'une légitimité politique est sans doute aussi un élément à prendre en considération ;

  • on peut aussi tirer un rendement non pécuniaire d'un actif ostentatoire une équipe de football en est un parfait exemple, surtout quand elle gagne des titres : les propriétaires à l'image des joueurs, aiment aussi s'exhiber avec des trophées ;

  • on peut être vu comme un philanthrope ou un mécène.

Au sein du gotha européen les inégalités par rapport aux autres équipes n'ont cessé d'augmenter : en 2001, la part des revenus des vingt plus gros clubs européens représentait environ un tiers des budgets globaux des cinq championnats majeurs ; en 2019, c'est la moitié. À l'image de ce qui s'est passé dans le reste de la société les inégalités entre les 20 clubs les plus riches et les 78 restants se sont accrues fortement. Mais au sein de ce groupe européen la répartition des revenus ne s'est pas vraiment modifiée. Ce qui explique le niveau de compétitivité de la ligue des champions à partir d'un certain stade de la compétition. À partir des années 2000 un nombre plus restreint de clubs peuvent se qualifier en quarts de finale (ceux dont le budget dépasse deux cents millions d'euros). Mais une fois passé les quarts de finale l'incertitude du résultat demeure très forte.


  1. La polarisation de l'emploi en France

Quatre aspects importants du dynamisme français serviront de toile de fond à l'analyse de la polarisation. Tout d'abord la mondialisation de la France est accrue. Ses niveaux d'exportation et d'importation sont passés de 20 % environ du PIB en 1990 à environ 30 % en 2013. Cette évolution reflète la participation plus importante de la France aux chaînes de valeur mondiales ainsi que la présence de sociétés multinationales sur son territoire et de meilleures performances compétitives. Ensuite, la diffusion des nouvelles technologies s'est développée. Le taux d'utilisation d'Internet est par exemple passé à plus de 80 % au sein de la population. Plus largement, la part d'emploi des travailleurs formés aux technologies qui possèdent des compétences dans le domaine des sciences, de la technologie, de l'ingénierie et des mathématiques, est passée de 9 % en 1990 à 14 % en 2013. Ces professionnels développent de nouvelles technologies, installent et entretiennent les nouvelles tout comme les anciennes de même qu'ils forment et soutiennent leurs collègues dans l'utilisation de celles-ci. Ils représentent donc un lien essentiel entre les progrès technologiques à l'échelle de l'économie et l'adoption des technologies au niveau des entreprises.

Au milieu des années 1990 le marché du travail du secteur privé français a connu une forte polarisation de l'emploi. La part de l'emploi des professions rémunérées à un niveau intermédiaire a diminué (par exemple les employés de bureau et les techniciens de niveau intermédiaire) tandis que celle des professionnels et des cadres à haut salaire de même que les emplois dans la vente de détails et les services à la personne ont augmenté. Cette polarisation a tendance à accroître les inégalités de salaire. C'est le résultat mécanique du recul des emplois à rémunération intermédiaire et de l'augmentation des emplois à haut et à bas salaires. Le secteur manufacturier le plus touché par la mondialisation présente une tendance différente en particulier celle de l'élévation des qualifications. Le poids des cadres et des techniciens à haut salaire dans l'emploi augmente aux dépens du nombre d'ouvriers. La crise de 2008 a accéléré le processus de polarisation de l'emploi qui était déjà en progression.

La part des heures payées dans le secteur non manufacturier (les services) au sein du secteur privé est passé de 72 % en 94 à 80 % en 13. Alors que la demande de produits manufacturiers reste constante le nombre relativement moins élevé de travailleurs est évident.

La part des ingénieurs et des cadres a presque doublé sur la période. Celle des emplois des professionnels de niveau intermédiaire diminue de même que la part des employés de bureau qui était l'une des catégories les plus importantes en 1994, soit un quart de l'emploi du secteur privé. Pour les emplois les moins rémunérés on constate une forte polarisation et des indices en lien avec le déclin des emplois fragilisés par l'automatisation et la délocalisation. La part des emplois dans les services augmente considérablement tandis que celle des ouvriers qualifiés et non qualifiés qui représentent une part importante de l'emploi 94 diminue fortement. Les travailleurs des services occupent les emplois les moins rémunérés en 94 et gagnent environ 30 % de moins que le salaire médian, Alors que les propriétaires d'entreprise, les directeurs et les cadres gagnent 96 % de plus que le salaire médian.

Une explication de l'intensification de la polarisation après 2008 vient de la tendance des entreprises à reporter le réajustement interne jusqu'à ce qu'elles soient poussées à le faire. Elles ont tendance à reporter le licenciement des travailleurs relativement moins productifs ou de ceux qui peuvent être remplacés de manière rentable par la délocalisation ou les nouvelles technologies en raison des institutions du marché du travail ou de considérations d'accumulation de la masse salariale. Mais lorsqu'une crise majeure se produit ces considérations sont éclipsées par la nécessité de s'adapter rapidement et de réduire les coûts. Dans notre cas cela concerne les travailleurs qualifiés.

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