Les errements de la jeunesse populaire

 


Isabelle Coutant, Délit de jeunesse. La justice face aux quartiers, La Découverte, 2005, 324 p. 


Les plaignants en justice sont issus des couches populaires supérieures : c'est nouveau car auparavant ils étaient distants de la justice (cf le eux & nous de Hoggart). Le partage se fait au sein des couches populaires entre OQ-employés et précaires-jeunes lesquels deviennent des « eux » aux yeux des adultes. Ces OQ veulent faire faire des études à leurs enfants, accéder à la propriété.

A la maison de justice et du droit (MJD) les faits recensés sont mineurs, mais ils expriment des visions du monde (ethos) antagoniques entre ces parents et les jeunes, notamment autour de l'école, ou du matériel (par exemple, les voitures incendiées).

Augmentation des tensions vis-à-vis des institutions publiques et en particulier, policiers et enseignants. Car moins de tolérance de la part de ces derniers qui ne partagent pas les mêmes valeurs que leurs prédécesseurs : ils sont souvent plus formés, et/ou viennent de milieux sociaux autres. Alors que les jeunes seraient les mêmes, avec un besoin de transgression caractéristique de l'adolescence, au moment où les policiers sont plus formalistes.

Le dépôt de plainte est plus fréquent.

Sentiment de déclassement pour ces agents plus diplômés que leurs prédécesseurs et travaillant dans des conditions plus dures.

Le rôle des MDJ : médiation =

  • transcrire les normes juridiques en ethos indigène. Celui-ci est bousculé : l'autorité parentale et surtout paternelle est désavouée par les mesures contre la violence physique : pères démunis.

  • Prévenir un passage dans la délinquance en mobilisant les parents. Un indicateur particulièrement scruté, c'est la déscolarisation.

La rue : matrice de comportements : on y trouve des « raisons d’être » comme par exemple avec le graffiti ou le tag, permettant de sortir de l'anonymat et donc de se faire un nom. Conquérir un capital symbolique, c'est le plus dur. Et ça passe (surtout pour les garçons) par des attributs virils : la voiture (et le permis, avec la honte d'échouer, d'où les transgressions possibles) donc la recherche d'argent pour se la payer, les marques de vêtements, se battre et défendre son honneur : code qu'on retrouve face aux policiers et aux enseignants.

Pour comprendre la trajectoire de ces jeunes il faut prendre en compte les facteurs socio-économiques (beaucoup de chômage chez les parents, mais aussi de femmes seules, de parents accidentés ou handicapés, de familles nombreuses), la place dans la fratrie (les aînés sont mieux traités, la trajectoire scolaire. Le déficit de reconnaissance scolaire pousse ces jeunes à la rechercher dans la rue. (p. 190)


Se ranger : la culture ouvrière n'est pas attractive comme avant (cf Willis) : salaires, conditions de travail, soumission. Mais culture de rue pas adaptée au travail dans les services : ils ne savent pas regarder leurs collègues sans les intimider, passer dans les couloirs sans rouler des mécaniques comme s'ils inspectaient leur territoire. Comme ils ont été socialisés dans le refus des situations publiques de subordination, obéir aux normes de la culture de couloir des bureaux. (p. 199)


C'est plus facile pour les filles qui ont d'autres compétences.

Reste alors les jobs dans la sécurité.

A cet égard, le BAFA est valorisant.

Compétences communicationnelles ainsi développées (p. 223)

Les jeunes adoptent progressivement mais inégalement un capital de conformité par rapport aux attentes de l'institution judiciaire. Ils acquièrent ainsi des capacités à se mettre à la place des victimes par exemple les personnes âgées. Même si certains stigmates (ne pas être une balance par exemple) subsistent. Cette acculturation joue alors à plein dans l'image revalorisée qu'ils ont d'eux-mêmes.

Mais la distance par rapport à la rue reste fragile : groupe de copains ou tout simplement parce qu'ils côtoient d’autres jeunes, ils demeurent susceptibles de continuer certains trafics. Pour une large part l'efficacité de ces dispositifs dépend de la relation avec les agents institutionnels (éducateurs, mission locale, magistrats, psychologues), de leur disponibilité, empathie, investissement affectif, patience. Mais efficacité assurée surtout s'il y a une prise en charge familiale ou qu'il y a quelques capitaux scolaires.

Au final, peu travaillent dans le secteur de l'animation. Et à Pôle Emploi on cherche avant tout à leur donner du travail plutôt qu'à satisfaire leurs attentes.


Conclusion : à l'heure où on tire sur la sociologie qui cherche des « excuses » à ces jeunes, il faut redire que précisément la sociologie permet de montrer que par exemple deux frères peuvent avoir des destins sociaux éloignés sans que cela relève du « choix individuel » mais que les configurations familiales sont mobiles et que les rôles assignés dans la sphère domestiques (sage, turbulent) peuvent fonctionner comme prédictions autoréalisatrices. Pour que ces jeunes échappent à leur destin, il ne suffit pas d'augmenter les peines selon un schéma de l’acteur rationnel qui évalue les coûts/avantages, car ce serait oublier les dimensions symboliques de reconnaissance sociale qui sont engagées dans ces pratiques.

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