Le fonctionnement du capitalisme (3)
Karl Marx, Le capital, Paris : Éd. Sociales, 1975, Livre I, tome 3, 383 p.
Septième section : accumulation du capital
Introduction
« La conversion d'une somme d'argent en moyen de production et force de travail, ce premier mouvement de la valeur destinée à fonctionner comme capital, a lieu sur le marché, dans la sphère de la circulation. Le procès de production, la deuxième phase du mouvement, prend fin dès que les moyens de production sont transformés en marchandises dont la valeur excède celle de leurs éléments constitutifs ou renferme une plus-value en sus du capital avancé. Les marchandises doivent alors être jetées dans la sphère de la circulation. Il faut les vendre, réaliser leur valeur en argent, puis transformer de nouveau cet argent en capital et ainsi de suite. C'est ce mouvement circulaire à travers ces phases successives qui constitue la circulation du capital. » (7)
La plus-value se scinde en diverses parties : profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière, etc. Mais pour comprendre la circulation de la plus-value, il faut s'en tenir au départ à l'étude du mécanisme de l'accumulation au point de vue de la production.
Chapitre XXIII : Reproduction simple
Le procès de production doit être continu c'est-à-dire repasser par les mêmes phases. Tout procès de production sociale est donc en même temps procès de reproduction. Les conditions de la production sont aussi celles de la reproduction.
La plus-value acquiert la forme d'un revenu provenant du capital. Si le capitaliste dépense ce revenu comme fonds de consommation, il y aura simple reproduction : le capital continue à fonctionner sans s'agrandir.
Si l'on considère d'abord le capital variable (les salaires). Le capitaliste achète des forces de travail pour un temps déterminé, mais il ne paye que lorsque l'ouvrier a déjà fonctionné (l'ouvrier travaille donc à crédit). L'ouvrier a donc produit la plus-value et le fonds nécessaire à son propre paiement. La forme marchandise des produits échangés sur les marchés déguise la transaction entre capitalistes et classe ouvrière.
« Le capital variable n'est donc une forme historique particulière du soi-disant fonds d'entretien du travail que le travailleur doit toujours produire et reproduire lui-même dans tous les systèmes de production possibles. » (11)
« La production capitaliste, étant en même temps consommation de la force de travail par le capitaliste, transforme sans cesse le produit du salarié non seulement en marchandise, mais encore en capital, en valeur qui pompe la force créatrice de la valeur, en moyen de production qui domine le producteur, en moyen de subsistance qui achète l'ouvrier lui-même. La seule continuité ou répétition périodique du procès de production capitaliste en reproduit et perpétue donc la base : le travailleur dans la qualité de salarié. » (14)
La consommation du travailleur est double : la consommation productive (il consomme par son travail des moyens de production) : « il agit comme force motrice du capital et appartient au capitaliste » (15) ; la consommation individuelle (octroyée par le salaire) : « il s'appartient à lui-même et accomplit des fonctions vitales en dehors du procès de production. » (15)
Mais cette consommation individuelle est aussi un élément de la reproduction du capital. Même si elle est faite pour sa propre satisfaction.
Du point de vue capitaliste, il existe donc deux espèces de machines : si toutes les deux appartiennent au capital, l'une reste fixée à la fabrique tandis que l'autre la quitte après avoir fait sa besogne quotidienne. L'une est morte, l'autre vivante. Mais si la première se détériore, se déprécie chaque jour, la seconde s’améliore à mesure qu'elle dure et que l'habilité transmise de génération en génération s'y accumule davantage. (18) Mais le capital peut aussi mettre un obstacle à l'immigration du capital vivant. « Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste avant de se vendre à un capitaliste individuel. Sa servitude économique est moyennée et, en même temps, dissimulée par le renouvellement périodique de cet acte de vente, par la fiction du libre contrat, par le changement des maîtres individuels et par les oscillations des prix de marché du travail. Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement des marchandises, ni seulement de la plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitalistes et salariés. » (20) (« Le capital suppose donc le travail salarié, le travail salarié suppose le capital : ils sont les conditions l'un de l'autre ; ils se créent mutuellement. » Travail salarié et capital, cité p. 20)
Chapitre XXIV :Transformation de la plus-value en capital
Reproduction sur une échelle progressive. – Comment le droit de propriété de la production marchande devient le droit d’appropriation capitaliste
« Si au lieu d'être dépensée, la plus-value est avancée et employée comme capital, un nouveau capital se forme et va se joindre à l'ancien. On accumule donc en capitalisant la plus-value. » (21) Il faut déduire les éléments matériels du capital usé nécessaires à un cycle du capital : « Cette déduction faite reste le produit net dans lequel réside la plus-value. » Le produit net :
Les objets destinés à satisfaire des besoins de la classe capitaliste. La plus-value est alors dissipée en entier : il n'y aura que simple reproduction.
Pour accumuler, il faut donc convertir une partie du produit net en capital. C'est-à-dire qu'il faut le transformer en moyens de production et en autres choses comme les moyens de subsistance nécessaires aux travailleurs.
Pour faire fonctionner ce surplus de moyens de production, nécessité d'un surtravail obtenu par plus de travail des ouvriers présents ou par de l'embauche.
Il y a une démultiplication de l'accumulation : plus le capitaliste a accumulé, plus il peut accumuler.
Le cycle de production capitaliste et de reproduction simple :
Le produit appartient au capitaliste et non au producteur ;
La valeur du produit renferme la valeur du capital avancé et une plus-value qui coûte du travail à l'ouvrier, mais rien au capitaliste, dont elle devient la propriété légitime ;
L'ouvrier maintient sa force de travail et peut la vendre de nouveau si elle trouve un acheteur.
« À mesure qu'elle se métamorphose en production capitaliste, ses lois de propriété se changent nécessairement en loi de l'appropriation capitaliste. Quelle illusion donc que celle de certaines écoles socialistes qui s'imaginent pouvoir briser le régime du capital en lui appliquant les lois éternelles de la production marchande ! »
Fausse interprétation de la production sur une échelle progressive
Par rapport au comportement de la noblesse féodale, l'économie politique bourgeoise doit donc prêcher l'accumulation comme le premier des devoirs civiques et ne pas se lasser d'enseigner qu'il ne faut pas manger tout son revenu.
Division de la plus-value en capital et en revenu. – Théorie de l’abstinence.
La plus-value est à la fois fonds de consommation et fonds d'accumulation du capitaliste.
Le développement de la production capitaliste nécessite un agrandissement continu du capital à cause de la concurrence. Elle ne permet pas au capitaliste de conserver son capital sans l'accroître. [Contre l'idée donc qu'il existerait un choix entre réinvestir et jouir, le procès du capital engage les individus malgré leurs intentions. Le capitaliste est dans les mains du capital. Il est réifié.] = « Sa volonté et sa conscience ne réfléchissant que les besoins du capital qu'il représente, dans sa consommation personnelle il ne saurait guère voir qu'une sorte de vol, d'emprunt au moins, fait à l'accumulation ; et, en effet, la tenue des livres en partie double met les dépenses privées au passif, comme sommes dues par le capitaliste au capital. » (32) « Il s'élève en lui un conflit à la Faust entre le penchant à l'accumulation et le penchant à la jouissance. » (34)
« Accumuler pour accumuler, produire pour produire, tel est le mot d'ordre de l'économie politique proclamant la mission historique de la période bourgeoise. » (36)
Circonstances qui, indépendamment de la division proportionnelle de la plus-value en capital et en revenu, déterminent l’étendue de l’accumulation. – Degré d’exploitation de la force ouvrière. – Différence croissante entre le capital employé et la capital consommé. – Grandeur du capital avancé
« Nous
arrivons donc à ce résultat général qu'en s'incorporant la force
ouvrière et la terre, ces deux sources primitives de la richesse, le
capital acquiert une puissance d'expansion qui lui permet d'augmenter
ses éléments d'accumulation au-delà des limites apparemment fixées
par sa propre grandeur, c'est-à-dire par la valeur et la masse des
moyens de production déjà produits dans lesquelles il existe.
Un
autre facteur important de l'accumulation, c'est le degré de
productivité du travail social. » (45) En effet, l'homme crée
des moyens qui rendent des services gratuits comme les forces
naturelles, l'eau, la vapeur, l'électricité « les rendent en
proportion des effets utiles qu'ils contribuent à produire sans
augmentation de frais. Ces services gratuits du travail d'autrefois,
saisi et vivifié par le travail d'aujourd'hui, s'accumulent donc
avec le développement des forces productives et l'accumulation de
capital qui l'accompagne. » (48)
Le prétendu fonds de travail (Labour-fund)
Chapitre XXV : Loi générale de l'accumulation capitaliste
La composition du capital restant la même, le progrès de l’accumulation tend à faire monter le taux des salaires
La composition du capital, d'un double point de vue :
sous le rapport de la valeur, il se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et partie variable (la valeur de la force ouvrière, la somme des salaires). C'est la composition–valeur.
sous le rapport de sa matière, il consiste en moyens de production et en force ouvrière agissante. C'est la composition technique.
La composition organique représente le lien entre les deux : la composition valeur en tant qu'elle dépend de sa composition technique, par conséquent les changements survenus dans celle-ci se reflètent dans celle-là. Quand on parle de composition du capital, il s'agit toujours de sa composition organique.
D'une branche de production à l'autre, la composition moyenne du capital varie, mais la moyenne de toutes ces compositions moyennes constitue la composition du capital social employé dans un pays.
L'accroissement du capital renferme l'accroissement de sa partie variable. Avec le progrès constant de l'accumulation, l'emploi croît de manière mécanique jusqu'à ce que les besoins de l'accumulation commencent à dépasser l'offre ordinaire de travail. Dès lors, le taux de salaire suit un mouvement ascendant. « Accumulation du capital est donc en même temps accroissement du prolétariat. » (55)
« L'augmentation du salaire indique au mieux une diminution relative du travail gratuit que doit fournir l'ouvrier ; mais cette diminution ne peut jamais aller assez loin pour porter préjudice au système capitaliste. » (60) Cette tendance incline le travailleur à voir sa seule chance de salut dans l'enrichissement de son maître.
Il existe donc un lien interne entre les mouvements du capital en voie d'accumulation et les taux de salaire, car si l'accumulation ralentit, alors le travail devient surabondant et son prix baisse. « « Le rapport entre l'accumulation du capital et le taux de salaire n'est que le rapport entre le travail gratuit, converti en capital, et le supplément de travail payé qui exige ce capital additionnel pour être mis en œuvre. Ce n'est donc point du tout un rapport entre deux termes indépendants l'un de l'autre, à savoir, d'un côté la grandeur du capital et, de l'autre le chiffre de la population ouvrière, mais ce n'est en dernière analyse qu'un rapport entre le travail gratuit et le travail payé de la même population ouvrière. (61)
Changements successifs de la composition du capital dans le progrès de l’accumulation et diminution relative de cette partie du capital qui s’échange contre la force ouvrière
Le progrès de l'accumulation signifie à terme un changement dans la composition technique du capital : le capital constant étant plus performant, on observe une baisse du nombre d'ouvriers qui, du coup, deviennent eux-mêmes plus productifs.
La coopération capitaliste ne peut s'introduire que là où la production s'exécute déjà sur une grande échelle. Une certaine accumulation préalable devient le point de départ de l'industrie moderne, cet ensemble de combinaisons sociales et de procédés techniques que nous avons nommé le mode spécifique de la production capitaliste. Mais une fois établi, celui-ci accélère encore l'accumulation. « Ces deux facteurs économiques, en raison composée de l'impulsion réciproque qu'ils se donnent ainsi, provoquent dans la composition technique du capital les changements qui en amoindrissent progressivement la partie variable par rapport à la partie constante. » (66)
On observe une concentration du capital entre les mains de quelques uns dans ce processus d'accumulation. « Le mouvement de concentration se disperse donc non seulement sur autant de points que l'accumulation, mais le fractionnement du capital social en une multitude de capitaux indépendants les uns des autres se consolide précisément parce que tout capital individuel fonctionne comme foyer de concentration relatif. » (66)
À ce processus d'accumulation et de concentration succède la fusion d'un nombre supérieur de capitaux en un nombre moindre, en un mot, la centralisation proprement dite. La guerre de la concurrence se faisant à coups de bas prix, les gros capitaux finissent par battre les petits.
Le développement de la production capitaliste enfante une force nouvelle, le crédit, qui devient bientôt une arme de guerre de la concurrence et se transforme en un immense machinisme social destiné à centraliser les capitaux. « À mesure que l'accumulation et la production capitaliste s'épanouissent, la concurrence et le crédit, les agents les plus puissants de la centralisation, prennent leur essor. » (68) Dans une société donnée, la concentration atteint sa dernière limite quand le capital national tout entier ne forme plus qu'un seul capital entre les mains d'un seul capitaliste.
« D'une part donc, le capital additionnel qui se forme dans le cours de l'accumulation renforcée par la centralisation attire proportionnellement à sa grandeur un nombre de travailleurs toujours décroissant. D'autre part, les métamorphoses techniques et les changements correspondants dans la composition–valeur que l'ancien capital subit périodiquement font qu'il repousse un nombre de plus en plus grand de travailleurs jadis attirés par lui. » (69)
Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve
Comment cette baisse de la partie variable d'un capital en voie d'accumulation affecte donc la grandeur absolue de cette partie, autrement dit, comment une diminution survenue dans la demande de travail relative réagit sur la demande de travail absolue ou effective ? « Dès que l'industrie mécanique prend le dessus, le progrès de l'accumulation redouble l'énergie des forces qui tendent à diminuer la grandeur proportionnelle du capital variable et affaiblit celles qui tendent à en augmenter la grandeur absolue. Il augmente avec le capital social dont il fait partie, mais il augmente en proportion décroissante. » (73) Ce jeu continu entraîne une surpopulation croissante. « En produisant l'accumulation du capital, et à mesure qu'elle y réussit, la classe salarié produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative. Voilà la loi de population qui distingue l'époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier. » (74) Apparaît ainsi une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d'une manière aussi absolue que s'il l'avait élevée et disciplinée à ses propres frais. C'est donc seulement sous le régime de la grande industrie que la production d'un superflu de population devient un ressort régulier de la production des richesses. Ce processus aboutit toujours à une crise générale, à la fin d'un cycle et le point de départ d'un autre. Si le cycles sont de 10 ou 11 ans, il n'y a aucune raison de considérer que ce chiffre sera constant, mais même qu'il se raccourcira graduellement. (77) L'important pour le capitaliste est de pouvoir exploiter le moment favorable à une forte demande, il est donc important qu'il puisse trouver à sa disposition les machines et les bras. De même, à pouvoir remplacer une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché (l'homme par la femme, l'adulte par l'enfant, un Américain par trois Chinois, etc.).
Formes d’existence de la surpopulation relative. Loi générale de l’accumulation capitaliste
On peut distinguer dans la surpopulation relative des formes différentes : la forme flottante, latente, et stagnante.
Forme flottante : en simplifiant le procès de production le capital a besoin de salariés moins qualifiés et laisse sur le carreau les ouvriers qualifiés.
Forme latente : quand le régime capitaliste s'empare de l'agriculture, la demande de travail y diminue absolument, produisant sur place une main-d'œuvre surnuméraire.
Forme stagnante : l'irrégularité de la production produit un réservoir inépuisable de forces disponibles. Le travail dit à domicile en est un exemple.
De plus, il existe une surpopulation paupérisées : des ouvriers capables de travailler, les enfants des pauvres assistés et les orphelins, les misérables qui ont vu leur travail disparaître ou dont on a dépassé l'âge normal de salarié, ou enfin les victimes de l'industrie (malades, estropiés, etc.). « Le paupérisme est l'hôtel des Invalides de l'armée active du travail et le poids mort de sa réserve. Sa production est comprise dans celle de la surpopulation relative, sa nécessité dans la nécessité de celle-ci ; ils forment avec elle une condition d'existence de la richesse capitaliste. Ils entrent dans les faux frais de la production capitaliste, frais dont le capital sait fort bien, d'ailleurs, rejeter la plus grande partie sur les épaules de la classe ouvrière et de la petite classe moyenne. » (87) Cette armée industrielle de réserve tend à augmenter avec les ressorts de la richesse. Voilà la loi absolue générale de l'accumulation capitaliste. Le progrès capitaliste a pour conséquence la pression sur la force de travail (son employabilité = la rareté du travail => la surpopulation).
Résumé : Le mode de production capitaliste fait naître le travailleur libre, dont la vie repose sur son salaire, et donc sur la dépendance absolue à l'égard du processus d'accumulation du capital. (88)
Illustration de la loi générale de l'accumulation capitaliste
L'Angleterre de 1846 à 1866
Les couches industrielles mal payées
La population nomade. Les mineurs
C'est l'infanterie légère du capital jetée suivant les besoins du moment tantôt sur un point du pays, tantôt sur un autre.
Effet des crises sur la partie la mieux payée de la classe ouvrière
Le prolétariat agricole anglais
Un observateur tel qu'Arthur Young pouvait dire que l'ouvrier agricole de 1771 était dans un état bien plus piteux que son devancier de la fin du 14e siècle, lequel pouvait vivre dans l'abondance et accumuler de la richesse. « L'émigration continuelle vers les villes, la formation constante d'une surpopulation relative dans les campagnes, par suite de la concentration des fermes, de l'emploi des machines, de la conversion des terres arables en pacages, etc., et l'éviction ininterrompue de la population agricole, résultant de la destruction des cottages, tous ces faits marchent de front. Moins un district est peuplé, plus est considérable sa surpopulation relative, la pression que celle-ci exerce sur les moyens d'occupation, et l'excédent absolu de son chiffre sur celui des habitations ; plus ce trop-plein occasionne dans les villages un entassement pestilentiel. La condensation de troupeaux d'hommes dans des villages et des bourgs correspond au vide qui s'effectue violemment à la surface du pays. L'incessante mise en disponibilité des ouvriers agricoles, malgré la diminution positive de leur nombre et l'accroissement simultané de leurs produits, est la source de leur paupérisme : ce paupérisme éventuel est lui-même un des motifs de leur éviction et la cause principale de leur misère domiciliaire, qui brise leur dernière force de résistance et fait d'eux de purs esclaves des propriétaires et des fermiers. » (132)
Irlande
L'Irlande apparaît comme un exemple typique de ce processus, avec une diminution de la population (émigration), une diminution de la production agricole, mais une augmentation du capital et des profits, et de la taille des exploitations. La famine de 1846 tua en Irlande plus d'un million d'individus. Ces phénomènes sont simultanés.
Huitième section : l'accumulation primitive
Chapitre XXVI : Le secret de l'accumulation primitive
L'accumulation capitaliste repose sur une accumulation primitive antérieure qui sert de point de départ à la production capitaliste. Celle-ci repose sur la conquête, l'asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale. Les moyens de production sont arrachés aux producteurs. « Le mouvement historique fait divorcer le travail d'avec ses conditions extérieures, voilà le fin mot de l'accumulation appelé primitive parce qu'elle appartient à l'âge préhistorique du monde bourgeois. » (155)
De l'autre côté, le travailleur doit avoir échappé au régime des corporations, avec les maîtrises et les jurandes, les lois d'apprentissage : il doit devenir un travailleur libre de vendre sa force de travail. « Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie industrielle. » (155)
Chapitre XXVII : L'expropriation de la population campagnarde
Le serf était copossesseur de biens communaux. La révolution capitaliste dans les campagnes eut son prélude au 15e siècle et au commencement du 16e. En guerre ouverte avec la royauté et le parlement, les grands seigneurs créaient un prolétariat bien autrement considérable en usurpant les biens communaux des paysans et en les chassant du sol qu'ils possédaient au même titre féodal que leur maître. La réforme et la spoliation des biens d’Église donnèrent une autre impulsion à l'expropriation violente du peuple. L’Église catholique était à cette époque propriétaire féodale de la plus grande partie du sol anglais. La suppression des cloîtres, etc. jeta les habitants dans le prolétariat. Les biens du clergé tombèrent dans les griffes des favoris royaux ou furent vendus à moindre prix à des citadins ou des fermiers spéculateurs.
De ce point de vue, le protestantisme est essentiellement une religion bourgeoise.
« Cette appropriation frauduleuse du domaine public et le pillage des biens ecclésiastiques, voilà, si l'on excepte ce que la révolution républicaine jeta dans la circulation, la base sur laquelle repose la puissance domaniale de l'oligarchie anglaise actuelle. Les bourgeois capitalistes favorisèrent les opérations dans le but de faire de la terre un article de commerce, d'augmenter leur approvisionnement de prolétaires campagnards, d'étendre le champ de la grande agriculture, etc. Du reste, la nouvelle aristocratie foncière était l'alliée naturelle de la nouvelle bancocratie, de la haute finance fraîche éclose et des gros manufacturiers, alors fauteurs du système protectionnistes. » (164)
Chapitre XXVIII : La législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XV° siècle. - Lois sur les salaires
La création d'un prolétariat sans feu ni lieu allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. Par ailleurs, il ne pouvait se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs et de vagabonds.
En 1547, un statut ordonne que tout individu réfractaire au travail sera adjugé pour esclave à la personne qu'il aura dénoncé comme truand.
Si, au début du processus, le travailleur peut être abandonné aux lois naturelles de la société et donc à la dépendance du capital, il en va autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. « La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'État ; elle s'en sert pour « régler » le salaire, c'est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travail en lui-même au degré de dépendance voulue. C'est là un moment essentiel de l'accumulation primitive. » (179)
À la fin du 14e siècle et au début du 15e, la classe salariée qui surgit est encore relativement protégée. L’élément variable du capital l'emporte de beaucoup sur l'élément constant. Le mode de production n'est pas encore capitaliste. Mais au fur et à mesure que le capital s'accumule, la demande de travail salarié grandit alors que l'offre de travailleurs ne suit pas. Une partie du produit national transformée plus tard en fonds d'accumulation capitaliste entre alors dans le fonds de consommation du travailleur. L'interdiction des coalitions jusqu'à la fin du 19e siècle en Grande-Bretagne ou en France interdit aux travailleurs des revendications, notamment de hausses de salaire.
Chapitre XXIX : Genèse du fermier capitaliste
Mais historiquement, d'où vient le capitaliste ? Car l'expropriation de la population des campagnes n'engendre directement que de grands propriétaires fonciers.
Au 16e siècle, les métaux précieux, et, par conséquent, la monnaie se déprécient progressivement. Cela abaisse le taux de salaire, dont le mouvement ne suit pas la hausse des autres marchandises. Une portion du salaire des ouvriers ruraux entre alors dans les profits de la ferme. L'enchérissement continue du blé, de la laine, de la viande grossit le capital argent du fermier sans qu'il n'y ait pour rien, tandis que la rente foncière qu'il avait à payer diminue en raison de la dépréciation de l'argent survenue pendant la durée du bail. Le fermier s'enrichit donc à la fois aux dépens de ses salariés et aux dépens de ses propriétaires. « Dès lors, rien d'étonnant que l'Angleterre possédât à la fin du 16e siècle une classe de fermiers capitalistes très riches pour l'époque. » (186)
Chapitre XXX : Contrecoup de la révolution agricole sur l'industrie. Etablissement du marché intérieur pour le capital industriel
Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel
Les premières manufactures s'établirent de préférence dans les ports de mer, centres d'exportation, et aux endroits de l'intérieur situés hors du contrôle du régime municipal et de ses corps de métier qui possédaient encore le pouvoir de les empêcher d'exercer une activité capitaliste. De là, en Angleterre une lutte acharnée entre les villes privilégiées (Corporate towns) et ces nouvelles pépinières d'industrie. En France, elles furent placées sous la protection spéciale des rois.
L'accumulation capitaliste s'appuie aussi sur les conquêtes hors du territoire (colonisation). À la fin du 17e siècle, l'Angleterre combine toutes les formes possibles : « le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. Et, en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. » (193) :
Le régime colonial : une province de Java comptait en 1750 plus de 80 000 habitants, en 1811, elle n'en avait plus que 8000. Voilà le doux commerce ! « De nos jours, la suprématie industrielle implique la suprématie commerciale, mais à l'époque manufacturière proprement dite, c'est la suprématie commerciale qui donne la suprématie industrielle. De là le rôle prépondérant que joua alors le régime colonial. » (196)
« La dette publique, en d'autres termes l'aliénation de l'État, qu'il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l'air capitaliste. » (196) C'est l'un des agents les plus énergiques de l'accumulation capitaliste.
« Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. » (198)
« Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d'exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et conditions matérielles du travail, d'abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne. » (198)
La tolérance à l'égard du travail des enfants indique que ce développement de la production capitaliste dépouille l'opinion publique européenne de son dernier lambeau de conscience et de pudeur. (200)
Chapitre XXXII : Tendance historique de l'accumulation capitaliste
« Ainsi donc ce qui gît au fond de l'accumulation capitaliste du capital, au fond de sa genèse historique, c'est l'expropriation du producteur immédiat, c'est la dissolution de la propriété fondée sur le travail personnel et son possesseur. » (203)
La propriété privée du travailleur sur les moyens de son activité productive permet de déployer l'adresse ingénieuse et la libre individualité du travailleur. Si ce mode de production se rencontre au milieu de l'esclavage, du servage, il ne prospère et ne déploie son énergie que là où le travailleur est le propriétaire libre des conditions de travail qu'il met lui-même en œuvre. Mais dans un premier temps, on a affaire à des petits producteurs indépendants, donc au morcellement du sol et à l'éparpillement des autres moyens de production. La coopération sur grande échelle en est exclue. L'expropriation des producteurs immédiats s'effectue au moyen d'une violence historique. « La propriété privée, fondée sur le travail personnel, cette propriété qui soude pour ainsi dire le travailleur isolé et autonome aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat. » (204)
Au stade suivant, ce qu'il convient d'exproprier, c'est un capitaliste chef d'une armée de salariés. « Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanente de la production capitaliste, lesquels aboutissent à la concentration des capitaux. » Cette concentration, fondée sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol, pourra être transformé en propriété sociale, puisque, de fait, le mode de production capitaliste repose sur un mode de production collectif.
Chapitre XXXIII : La théorie moderne de la colonisation
La possession de moyens de production ne fait point d'un homme un capitaliste. Loin d'être une chose, « le capital est un rapport social entre personnes, lequel rapport s'établit par l'intermédiaire des choses. » (207) Comment ce processus s'effectue-t-il dans les colonies ? « Le gouvernement doit donc vendre cette terre vierge à un prix artificiel, officiellement fixé par lui, sans nul égard à la loi de l'offre et de la demande. L'immigrant sera ainsi forcé de travailler comme salarié assez longtemps, jusqu'à ce qu'il parvienne à gagner assez d'argent pour être à même d'acheter un champ et de devenir cultivateur indépendant. Les fonds réalisés par la vente des terres à un prix presque prohibitif pour les travailleurs immigrants, ces fonds qu'on prélève sur le salaire en dépit de la loi sacrée de l'offre et de la demande, seront à mesure qu'ils s'accroissent, employés par le gouvernement à importer des gueux d'Europe dans les colonies, afin que monsieur le capitaliste y trouve le marché de travail toujours copieusement garnie de bras. Dès lors tout sera pour le mieux dans le meilleur des colonies possibles. Voilà le grand secret de la « colonisation systématique » ! » (213)

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