La modernisation de la France après la deuxième guerre mondiale

 


Kristin Ross, Rouler plus vite, laver plus blanc : modernisation de la France et décolonisation au tournant des années soixante, Flammarion, 2006, 300 p.


Réflexions sur la modernisation de la France dans la période des « 30 glorieuses », sur la base d'un modèle pour une large part importé des USA, et surtout sur un rythme haletant (13), passant d'une puissance coloniale, rurale, catholique à un pays urbanisé, industrialisé, privé de ses colonies. Ceci se fit au rythme des objets de consommation (ménage, voiture) arrivant sur le territoire comme par magie (tels des verroteries).

Cette consommation est conditionnée par deux éléments : le logement social comme lieu de la consommation individuelle ; l'automobile qui rend compatible la séparation de l'habitat et du travail. Que l'on pense aux transformations du quotidien pour une paysanne ordinaire : électricité, eau courante, cuisinière, réfrigérateur, machine à laver, voiture, télévision ainsi que la perception nouvelle d'un espace intérieur.

La situation de la France est à voir dans un rapport exploiteur–dominant (colonisateur) / exploité–dominé par le capitalisme américain.

Après la décolonisation, réimportation de pratiques coloniales sur le territoire métropolitain comme les techniques d'administration rationnelle, mais aussi de la main d’œuvre.

Ce sont les USA qui fournirent le carburant, avec l'exploitation des techniques, des gadgets et surtout une mentalité ou un fantasme d'une croissance équitable, illimitée, et régulière, mettant fin à l'idée d'un commencement et d'une fin pour y substituer celle de processus constant et naturel. Ainsi ce modèle de développement et de progrès serait-il unique, et dès lors toutes les sociétés doivent y parvenir.


  1. L'automobile

Elle constitue un agent actif de la reproduction de la culture capitaliste (cf le fordisme) évacuant l'idée de temps :

  • La production et la chaîne semblent rejeter hors du temps l'ouvrier ;

  • La promotion ou la publicité figent le passé et l'avenir dans une même image ;

  • L'usage de l'automobile : entre contrainte et vitesse pure.

On voit que la place qu'occupe l'automobile dans les romans, les films et la presse anticipe la place réelle (en 1961, un huitième des Français possède une automobile). Aux USA elle est banalisée.

Après la guerre « les écrans de cinéma d'Europe furent saturés d'images inventoriant les joies et les avantages qu'offrait le capitalisme américain » (53) i.e dans sa quotidienneté. Ainsi la voiture se parait-elle des traits de l'évidence. Cinéma et automobile les deux technologies se renforçaient mutuellement. « Leurs traits communs - mouvement, image, mécanisation, standardisation [véhiculaient] une transformation radicale des schémas et des habitudes culturelles de consommation en Europe. » (53)

Parmi les aménagements significatifs : le périphérique parisien en 1956, coupant Paris et sa banlieue reléguée dans un « espèce d'espace » (Georges Perec). Alors que la modernité signifie une coupure entre habitat et travail et donc passage à un temps contraint, la voiture représente un lieu ou un moment de liberté, d'isolement.


  1. Hygiène et modernisation

Après-guerre la France a faim, mais aussi sur le plan symbolique une faim de pureté après les affres de la souillure. Donc concomitamment à ce contexte post-guerre et à la modernisation technicienne, se développe le recours à un ensemble de moyens de nettoyage (dont la javel) (= Barthes et Baudrillard), rappelant l'épuration récente (donc des histoires de pureté nationale concurrentes : nazisme, pétainisme, France d'après-guerre).

Mais en 1972, un quart des Français utilisent une brosse à dents, et 39 % ne se lavent qu'une fois par mois.

Idée d'une continuité entre la propreté, la vitalité individuelle, familiale et nationale.

Quand les colonies existaient, l'arriération était de leur côté. Mais maintenant… Il existe un rôle prépondérant des magazines féminins dans la diffusion de ce modèle modernisateur. C'est l'âge des maisons claires (cf Marie-Claire), des enfants bien portants, du réfrigérateur, du lait pasteurisé, du lave-linge… La femme est prise dans une double relation à la science domestique et au fétichisme de l'objet qui définissent sa nouvelle image. De même, la pédagogie est accentuée sur ce point : faire porter des gants blancs aux enfants pour les amener à prendre conscience des microbes.

Augmentation de la consommation des produits d'hygiène et de beauté de 86 % dans les années 50.

Ouvrage sur les arts ménagers, des cours là-dessus dans les écoles…

Importation de matériaux des USA (acier, formica, plastique) connotant la modernité, et faciles à nettoyer.

Parallèlement répulsion pour la saleté qui alimente la psyché féminine.

Réfrigérateur : 10 % en 1958, 40 % en 1961, 75 % en 1969.

Avec l'équipement ménager, la ménagère apparaît moins dans le rôle d'une ouvrière que dans celui d'un cadre dirigeant (son espace privé). Contrairement à l'idée reçue, les appareils ménagers ne permettent pas de gagner du temps, ne serait-ce que parce que leur introduction s'accompagne d'une élévation des normes et des exigences de propreté.

Pour Castoriadis la coupure entre sphère domestique et celle du travail est la plus remarquable des sociétés capitalistes. Du coup les questions publiques apparaissent ingérables et conduisent les individus au repli dans la sphère privée, i.e dans des espaces maîtrisés. Il y a un rêve pavillonnaire qui émerge dès l'après-Seconde guerre mondiale. (147)

L'idéologème (155) de la propreté est encore invoqué avec la guerre d'Algérie, dans son absence (guerre sale par rapport à une guerre propre en 14-18, et 39-45) ou ans l'expression de « sale guerre », à la fois par les procédés utilisés, mais aussi par la nature de l'adversaire, barbare, indigène, sauvage, etc. ayant besoin d'être civilisé, nettoyé, dressé.



  1. Couples

Critique de la modernité initiée par exemple par Poujade avec par exemple le leitmotiv de « ne pas devenir des robots » (y compris dans le vêtement), À travers l'émergence d'une production standardisée, de l'interchangeabilité des choses, se développe une critique de la déshumanisation.

Les romanciers de cette période veulent montrer l'ascension des classes bourgeoises dans leur confort, c'est-à-dire un espace souvent claustrophobique mis en valeur par des voyages–rupture avec les normes. Cette modernisation signifie à l'échelle des villes et particulièrement à Paris, une nouvelle expulsion des couches populaires, le tout au nom de l'hygiène (en l'occurrence plus invoquée que réelle p. 214). C'est-à-dire qu'avant les travaux est menée une campagne de sensibilisation mêlant habilement les stigmates associés aux populations visées (ouvriers, immigrés) pour invoquer la nécessité de la démolition.


  1. L'homme nouveau

Trois nouveaux types de masculinité :

  • Dans le maquis : l'homme total (Frantz Fanon) ;

  • A l'université : l'homme structural (Roland Barthes) : désincarné, intellectuel, sans conscience, au profit de codes, de règles, de structures.

  • À l'usine.

Notons que la première chose exportée des USA furent les sciences humaines et non pas le Coca-Cola : contenir le marxisme au profit d'une sociologie empirique fondée sur des statistiques (263).

Ainsi le structuralisme comme l'école des Annales ne peuvent être dissociés de l'idéologie de modernité capitaliste, une idéologie qui s'efforce de saper l'événementialité en masquant les contradictions sociales qui engendrent l'événement.

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