L'idée de progrès en question
Dominique Lecourt, L’avenir du progrès, Paris : Textuel, 1997, 119 p.
Petite histoire de l'idée de progrès
Thèse de Raymond Aron : la crise de 1968 naît du progrès lui-même induit par la croissance : processus de destruction créatrice (Schumpeter) = moteur des inégalités et donc de révolte. En 1968 critiques de l'idée de progrès pour une génération qui n'a pas connu les privations, la guerre, etc. L'idée des 30 glorieuses lui apparaît comme un mythe. Ne partage pas l'idée que l'homme se rend maître de son destin grâce au développement des sciences, des techniques et de leurs applications quotidiennes.
On constate les guerres, la pollution, la famine, le chômage, la corruption, l'esprit civique en recul, les sciences qui engendrent des monstres. Le progrès est donc remis en question à partir des années 70 = écologie.
Étymologie : progressus : avancée conquérante des troupes.
Bacon : forge le sens moderne : il s'adresse au roi d’Angleterre en 1603 pour lui dire que la prospérité ne peut être réalisée que si l'on établit une chaîne entre les inventeurs : idée de la science cumulative. Idée aussi d'un procès sans fin.
En France conceptions apocalyptiques de l'histoire : Pascal et Bossuet considèrent la succession des générations comme celle des âges d'un même individu, de l'enfance à l'âge adulte. C'est ainsi que l'humanité progresserait.
Descartes : se rendre maître et possesseur de la nature (sixième partie du discours de la méthode). Idée aussi de vaincre les maladies et même la mort est commune à Descartes et Bacon.
Condorcet : affranchissement de l'humanité par rapport à l'obscurantisme religieux et progrès de la nature humaine perceptible à travers l'égalité croissante entre les citoyens, les nations, les sexes.
Auguste Comte : filiation de Condorcet. Défend une maxime : « ordre et progrès. » Le progrès comme développement de l'ordre biologique, comme déploiement d'une structure donnée dès l'origine : apparition du concept proche d'évolution avec Spencer.
Désormais on va parler de progrès.
Spencer : ingénieur des chemins de fer et philosophe ; il développe l'idée d'une évolution et d'un développement de l'ordre par différenciations et intégrations successives : le désordre est provisoire, il va accoucher d'un ordre supérieur : théodicée du capitalisme sauvage.
Saint-Simon : pro-industrialisation plus critique de l'autorité c'est-à-dire des rapports de commandements antérieurs.
À côté des thuriféraires il y a les critiques : Flaubert, Baudelaire, Rimbaud : anti progressisme : critique de la vapeur, de l'électricité, de la photographie, etc.
Victor Hugo : « sans cesse le progrès, roue ou engrenage, fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un. »
École de Chicago : critique de l'urbanisation sauvage.
Donc idéologie du progrès au début du 19e siècle rapidement suivie à la fin du 19e de sa critique. Puis après 1945 nouvelles extensions avec de nouvelles critiques dans les années 1970 et l'émergence de l'écologie dans sa dimension anticapitaliste ou plutôt anti-industrielle. Avec le mouvement hippie et la redivinisation de la nature. Le discours traditionnel de la gauche pris à rebrousse-poils (tradition industrialiste).
C'est que les conséquences négatives de la croissance sont de plus en plus visibles : urbanisation, architecture, transports, alimentation, éducation, loisirs.
Le progressisme est accaparé en France par la gauche à cause de la position de l’Église : contre la Révolution française, conservatrice, antirépublicaine, ambiguë pendant la guerre. Mais pendant les 30 glorieuses, les gaullistes s'affranchissent de ce traditionalisme du fait de leur résistance.
Cette période est aussi celle de l'émergence d'une société salariale avec la fin des petits producteurs, les agriculteurs et les artisans, avec l'accroissement des droits et sécurités uniformisés par ailleurs, des garanties, de la protection. Accès à la propriété, à la consommation, aux mobilités sociales.
Mais rupture dans les années 1980 avec l'émergence du chômage de masse, le discours sur l'exclusion, les nouveaux pauvres, l'insertion des jeunes, la mise au rencart des vieux. Des menaces existent et c'est la fin de l'idée du progrès social. Des mouvements de résistance sur l'école, les retraites émergent : solidarité ou individualisme ?
Les dégâts du progrès
Transfert des technologies dans les pays sous-développés s'accompagne d'un transfert de modes de vie inacceptables. Problème de la famine : 82 pays ne peuvent nourrir leur population, la moitié en Afrique. Les biotechnologies peuvent-elles être une réponse ? En fait problème de la biodiversité, de la dépendance, du développement des monocultures. Avec les biotechnologies apparaissent les problèmes de la sécurité alimentaire, les aliments allergènes = problème du contrôle de ces technologies par les consommateurs : comment ? Faut-il, peut-on maîtriser le marché économique ?La mondialisation est-elle maîtrisable ? L'action politique a-t-elle encore du sens ?
L'écologie et ses excès : donner aux animaux, aux plantes, aux pierres le statut de personne juridique. En voulant lutter contre les souffrances imposées aux animaux, cette écologie profonde verse dans une irrationalité de type religieux. Il faut savoir trier dans les expérimentations sur les animaux ce qui profite à l'ensemble de l'humanité comme la recherche sur les maladies et ce qui sera réservé à une élite comme les produits de beauté. Donc en opposition l'écologie profonde et le scientisme.
Un problème central : le rapport de l'homme à la machine : « nous n'existons jamais comme des individus indépendants des rapports que nous entretenons avec un certain milieu technique. » (66) Comment établir avec lui un rapport de liberté ? Le rapport à la technique induit des modes d'être (exemple de la montre). « Tout ce qui pèse sur l'être humain comme une fatalité doit être inlassablement repoussé. »
La peur. D'où vient ce sentiment ? Devant les grandes forces de la nature l'homme mesure sa fragilité. Devant la mort : elle est l'archétype de toutes les autres (enfants, soldats…). La peur bride, elle suscite la haine.
Le progrès des connaissances et le progrès moral
Quelle est la fonction de la recherche scientifique ? Engendrer le développement économique et social ? Différences entre la science et la technique malgré l'invention du mot technoscience. La science : recherche, connaissance désintéressée : cependant elle utilise des techniques comme le microscope, l'accélérateur de particules = pour autant est-elle dépendante ? Non : ces types de recherche dépendent d'abord des théories qu'elles mettent en œuvre. Technique : mieux maîtriser le monde. Pas de liens automatiques entre les deux : la science vient après. Par exemple la thermodynamique vient après la machine à vapeur, décuplant du coup la puissance des machines. La caractéristique du progrès scientifique : la rectification : processus sans fin. Le risque c'est d'oublier l'histoire des sciences, l'enchaînement des découvertes, les bifurcations, l'absence de réponse à certaines questions. La conception contemporaine des sciences est marquée par le technicisme : la condition humaine est dominée, déterminée par la technique = obligation, nécessité de toujours s'adapter aux nouvelles technologies : travailleurs, usagers, consommateurs, citoyens. Existe-t-il une fatalité à cela ?
Le progrès moral : en question quand on pense que l'humanité est accablée par le progrès technique, qui, loin de la libérer, l'asservit. « Hiroshima a jeté un soupçon définitif sur l'idée de progrès. » (100) Le stalinisme aussi rendait un culte au progrès. L'effondrement de l’URSS affecte directement l'idée de progrès, l'idée du sens de l'histoire derrière laquelle le mouvement ouvrier international socialiste ou communiste se rangeait. Dans le progrès il y a la croyance, il y a des passions, des haines : une des tâches est de comprendre pourquoi cette idée mobilise autant d'affects. Ce qui est positif dans la crise de l'idée de progrès c'est qu'on ne mobilise plus les individus autour d'elle de manière irrationnelle.
Parce que vivre c'est prendre des risques, Dominique Lecourt propose face à cette peur du progrès une éthique du courage i.e la capacité d'affronter le danger.

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