Les racines anthropologiques de l'Europe
Emmanuel Todd, L’invention de l’Europe, Paris : Le Seuil, 1996 (1ère éd. 1990)
Aucune nation européenne n’est dépositaire de la modernité :
Allemagne : alphabétisation dès la fin du 17e siècle.
Grande-Bretagne : révolution industrielle fin du 18e siècle.
France : contraception entre 1750 et 1800.
Le résultat (cultivé, industriel, contracepteur) qui est l’image du progrès que possède le continent vient de la collaboration de ces pays.
Thèse : il y a une segmentation de l’espace européen sur le plan anthropologique, en fonction des types familiaux, suivant la conception du rapport parents-enfants et relations entre frères.
1ère partie : le socle anthropologique : système familiaux et systèmes agraires
les rapports parents-enfants : type libéral ou autoritaire.
les relations entre frères : égalitaires ou non.
La combinaison de ces deux variables engendre 4 types possibles :
famille nucléaire absolue : libéral non égalitaire.
famille nucléaire égalitaire absolue : libéral égalitaire.
famille souche : autoritaire non égalitaire.
famille communautaire : autoritaire égalitaire.
C’est en milieu rural que ces rapports sont le plus aisément objectivables grâce au rapport à la terre : les coutumes d’héritage comme indicateur d’égalitarisme, la co-résidence des générations comme indicateur d’autoritarisme.
L’usage du testament indique la relative indifférence par rapport à l’égalité (= famille nucléaire absolue) : individualisme maximal de ce système.
Famille nucléaire égalitaire : partage équitable des biens, ce partage impliquant des relations suivies entre parents et enfants et donc un moindre individualisme par rapport au modèle absolu.
Famille souche : un seul des fils assure la pérennité de l’exploitation, les autres s’en vont fonder un foyer ou restent célibataires au sein du foyer paternel (et sont dédommagés)
Communautaire : tant que le père est en vie, tous les enfants peuvent rester dans le giron familial avec épouses et enfants. Quand le père meurt, le patrimoine est divisé.
Choix du milieu rural pour observer ces variations familiales pris à causes des indicateurs plus facilement observables. Car l’urbanisation, le salariat, la modernisation détruisent par exemple les ménages à 3 générations.
Confirmation du caractère autoritaire des systèmes familiaux germaniques, suédois, finnois (déjà affirmé par les travaux ethnographiques).
Traits communs en Europe : l’exogamie (obligation de se marier en dehors de son groupe familial) ; la bilatéralité : égale importance accordée aux parentèles paternelle et maternelle dans la vie sociale.
Examen de deux indicateurs : taux de suicide et naissances illégitimes, fortement liés aux relations hommes/femmes : dans le premier cas lien avec le taux de divorce (forts dans les deux cas), dans le deuxième avec l’autonomie des femmes.
(aux 4 modèles il faut ajouter la famille du sud-ouest ibérique et la famille corse)
Degré de modernité d’une société mesurable notamment en fonction du taux de paysans recensés dans la population active : faible = modernité.
Degré de concentration : grandes exploitations et donc beaucoup de salariés.
Cartes p. 84-85 montrent la dissociation de ces deux éléments.
Les systèmes agraires : carte n°16. On observe des relations d’affinité entre ces systèmes et les systèmes familiaux. Le lien le plus clair : famille souche & propriété paysanne (toutes les régions de famille souche sont caractérisés par la propriété paysanne ; mais l’inverse n’est pas vrai). Ensuite entre famille nucléaire égalitaire & grande exploitation. Puis famille communautaire & métayage. Enfin famille nucléaire absolue & fermage. L’analyse des cartes montre que ces deux variables ont des affinités mais sont partiellement indépendantes : chaque unité géographique devra être vue comme porteuse de deux caractéristiques, un système familial, un système agraire.
2ème partie : religion et modernité
A la fin du 16e l’alphabétisation, l’industrialisation, la contraception dessinent des régimes variables d’entrée dans la modernité. Mais chacune de ces variables est indépendante des autres. Les unes par rapport aux autres. L’introduction de la variable religieuse permet de ressouder partiellement l’analyse : le protestantisme accélère la modernisation via l’alphabétisation. Mais il faut apporter des nuances au sein des pays (Angleterre progresse moins vite que d’autres sur le plan culturel mais décolle économiquement). De même le contrôle des naissances devrait s’appuyer sur l’alphabétisation, mais c’est en France qu’il est le plus fort. Ce qui explique ce contrôle c’est en définitive pour les pays alphabétisés l’effondrement des croyances religieuses.
Les valeurs de liberté ou d’autorité, d’égalité ou d’inégalité portées par les types familiaux déterminent les réactions à la réforme protestante qui propose à l’Europe une métaphysique autoritaire et inégalitaire : un idéal de soumission absolue à Dieu et d’inégalité des hommes entre eux, qui ne peut être accepté que par des systèmes familiaux de même type.
De même la disparition de Dieu deux siècles plus tard s’effectue là où les structures familiales ne projettent pas l’image d’un dieu-père tout puissant, et à l’inverse là où les relations fraternelles égalitaires rendent difficile l’existence d’un être transcendant : là où il existe des rapports libéraux entre parents et enfants, et une égalité au sein de la fratrie, apparaît la crise religieuse.
Aussi la variable religieuse est elle intermédiaire : déterminée par les structures familiales, elle détermine à son tour les rythmes du progrès culturel, économique ou sexuel.
En 1500, unité de foi règne en Europe avec la chrétienté. Mais la réforme casse le continent en deux : Allemagne du centre et du Nord-Ouest, Scandinavie, Suisse, Pays-Bas, Écosse, Angleterre optent pour la réforme.
Sur terre, celle-ci réalise la démocratisation de la conscience religieuse ; mais dans l’ordre métaphysique elle proclame la servitude et l’inégalité entre les hommes.
Donc sur terre elle préconise l’abolition du monopole clérical de la vie religieuse : accès de tous aux Écritures, traduction des textes religieux en langue vulgaire, mariage des prêtres, suppression des ordres monastiques, refus de l’autorité du pape. Les chrétiens sont tous égaux car tous prêtres.
Dans l’ordre métaphysique, elle entraîne une conscience aggravée de la présence du mal dans l’âme des hommes, ainsi qu’une affirmation de la damnation éternelle. En reprenant Augustin à son compte et l’idée de deux cités, Luther fonde le concept d’élection et de prédestination, et réassure l’autorité absolue de l’Éternel.
La Contre-Réforme prend le pli inverse, obligeant à la soumission et à l’inégalité des hommes par l’acceptation du pouvoir des prêtres, tout en affirmant l’égalité métaphysique des hommes et leur liberté dans l’atteinte du salut ou de la damnation. De plus une défiance s’instaure à l’égard de la diffusion des Écritures, une détestation du livre, et donc en filigrane une remise de soi au savoir du prêtre. La liberté est visible dans le baptême lequel signifie l’égalité des chances, contre l’idée de prédestination des hommes. Dans ce monde le libre-arbitre a sa place, et Dieu devient accessible par la négociation (via l’intermédiaire du prêtre qui vend des messes pour les morts). Pour résumer :
Les conditions de succès de la réforme :
alphabétisation des masses.
proximité géographique par rapport au foyer initial de diffusion de la réforme.
Hypothèse : corrélation entre la métaphysique protestante et les structures familiales présentant un père autoritaire et des frères inégaux i.e dans les familles souches.
Et inversement, la contre-réforme fondée sur l’égalité des chances et du libre arbitre gagne là où existent un père libéral et des frères égaux i.e dans la famille nucléaire.
Ce schéma n’élimine pas le poids social : ce sont les nobles qui mettent en place le système réformé, qui s’émancipent de la tutelle des prêtres. Cela se fait aussi grâce au processus d’alphabétisation qui les touche en premier, et qui inverse ainsi le rapport de force entre ces deux composantes dominantes de la vie sociale moyenâgeuse. Cette revendication est rapidement reprise par d’autres couches qui la valident en termes de liberté et d'égalité : cf. les paysans souabes qui rédigent une déclaration en ce sens en 1524 visant la suppression des privilèges. Ceci n’est pas accepté par Luther : l’égalité est impossible car « le royaume du monde ne peut exister sans l’inégalité entre les personnes, les unes étant libres, les autres captives, les unes maîtres, les autres sujets. » (cité p. 156)
L’alphabétisation marque donc le 17e siècle à des rythmes variables avec la révolution scientifique (cf. Newton). C’est en Suède que le processus est le plus précoce (50 % des hommes capables de lire). Pourquoi ces variations avec un nord et un nord ouest plus actifs après le passage au protestantisme et une stagnation du catholicisme ? La famille souche se révèle une meilleure structure éducative avec plus d’interactions entre les générations, avec une obsession de transmission lignagère qui fait de tout progrès un acquis définitif.
A culte de l’écrit répond une haine du livre du côté catholique, avec la mise à l’index d’ouvrages impurs. (170)
Jusqu’au 18e siècle lien observé entre croissance économique et mouvement culturel. L’émergence des ouvriers typographes qui doivent savoir lire pour exercer symbolise cette corrélation.
Mais à partir de 1750 ce lien se défait avec la révolution économique anglaise alors que sa population n’est pas très instruite : en 1850 la population est urbaine à 55 %, l’agriculture n’emploie que 22 % des actifs contre 46 % pour le secteur secondaire. A la même époque, la France est rurale à 75 % et l’Allemagne à 65 %. Ce processus incline par exemple Marx et Engels à déconnecter le développement de la culture et à l’autonomiser. D’ailleurs la Suède championne de l’alphabétisation n’a que 20 % de sa population dans l’industrie. Ce qui explique cette dissociation c’est le système technique, avec la révolution du charbon et la fabrication en série ne nécessitant pas un niveau culturel élevé ==> tâches répétitives.
Avec le 20e siècle on assiste à une explosion des énergies et des techniques, le progrès devient une diversification (185), et cette nouveauté faite système exige une démultiplication des compétences individuelles. Aussi vers 1970 faut-il voir le progrès comme quelque chose de cumulatif : les régions industrielles sont partiellement dissociées des bassins miniers originels ; elles ont synthétisé les poussées antérieures.
Entre 1730 et 1990 la religion perd le contrôle de l’Europe, avec 3 moments :
1730-1800 : déchristianisation frappe une partie du monde catholique : bassin parisien, Espagne centrale et méridionale, Italie et Portugal méridionales. Par exemple elle est mesurable avec la chute de demande de messes pour un défunt.. Ces lieux combinent famille nucléaire, grande exploitation rurale
1880-1930 : les systèmes protestants s’effondrent à leur tour, pendant que le catholicisme détient ainsi un monopole réduit de la foi (30 % de l’Europe occidentale).
1965-1990 : la sphère catholique résiduelle (Belgique, Allemagne du sud, Autriche, Nord de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal) tombe à son tour.
Les facteurs de cette crise : révolution scientifique (des lois naturelles et non plus divines : d’abord dans la cosmogonie (Copernic, Newton etc) puis dans la biologie (Darwin)), alphabétisation, industrialisation (voir les thèses de Weber sur à la fois le lien entre religion et expansion économique mais aussi le désenchantement du monde). Mais la structure familiale est décisive : si elle produit une image faible du Dieu, alors l’effondrement est immédiat.
Le contrôle des naissances est avec l’industrialisation et l’alphabétisation un élément de modernité. Les crises démographiques coïncident avec l’alphabétisation et la déchristianisation.
3eme partie : mort de la religion, naissance de l’idéologie
Remplacement de la cité de Dieu par la cité idéale : libéralisme, révolution française, socialisme, communisme, fascisme… C’est le même rapport qu’à Dieu : le rapport à l’État est libéral ou autoritaire, les rapports entre citoyens seront égalitaires ou inégalitaires. Donc ces idéologies seront adoptées si la structure familiale les y autorise.
La désintégration de la cité chrétienne produit un vide métaphysique, et pour compenser les individus doivent être réunis dans une société idéale, c'est-à-dire selon des principes impersonnels. Cette communauté doit être définie : ce sera la Nation ou la classe qui s’affrontent successivement ou simultanément, comme pourront en témoigner les deux guerres mondiales.
Aussi entre 1789 et 1965 le catholicisme fabrique des idéologies réactionnelles, de nature défensive donc en réaction aux nouvelles idéologies. Tout ça donne à l’Europe une effervescence idéologique entre 1880 et 1945 qui confine à la démence.
Pour que la contre-révolution triomphe il faut une assise religieuse, mais pas seulement ; il faut aussi le concours de certains types familiaux : la famille souche autoritaire et inégalitaire est le support anthropologique idéal, car l’autorité du père nourrit celle du roi et du noble. Et l’inégalité des frères rend les inégalités sociales naturelles. Si la famille nucléaire n’est pas autoritaire, en revanche son indifférence à l’égalité la coupe de l’idéologie révolutionnaire française. Si en France on assiste à cette effusion à la fin du 18e siècle, c’est d’abord à cause de l’avance culturelle : l’alphabétisation des hommes dépasse 50 % dans le bassin parisien. A quoi il faut ajouter une résistance de la part de régions non libérales-égalitaires.
Les valeurs de la famille nucléaire allant à l’encontre de l’autorité quelle qu’elle soit, militent pour une vision sans État d’où la difficulté chez les libéraux à stabiliser la révolution au 19e siècle. Cependant l’État est utile à la défense de la propriété : aussi on assiste dans ces contrées individualistes à une oscillation entre anarchisme et recours à l’armée (coup d’État).
Par ailleurs la sanctification de la patrie naît du besoin de remplacer la religion.
On voit ces configurations en France, en Espagne… Par exemple en Espagne en 1936, les anarchistes déterrent les religieuses pour montrer aux populations leur état normal de décomposition, et donc l’insignifiance du clergé.
En Allemagne : Fichte et Hegel transcrivent en valeurs idéologiques abstraites les valeurs familiales : l’inégalité entre les frères devient celle entre les hommes, les peuples les classes ; l’autorité du père devient celle de l’État, de la langue, de la raison, du destin, de la race, etc. La mort de Dieu modifie les conduites sexuelles : la chute de la fécondité est brutale entre 1910 et 1930 passant de 35 à 15 % (il faut 130 ans à la France pour en faire autant). Par ailleurs si l’urbanisation n’affecte pas les pratiques des familles nucléaires, en revanche elle transforme la famille souche qui cohabite plus difficilement en ville : cela crée une anxiété de type particulier. En outre l’Allemagne se caractérise par son organisation issue de la famille souche, organisation qu’on retrouve avec le socialisme. Ainsi celui-ci ne vise pas à faire la révolution mais au sein de la structure sociale existante à garantir une amélioration de la condition des salariés tout en maintenant l’inégalité. De même le différentialisme allemand refuse le concept de l’homme universel : que ce soit vis-à-vis des autres nations ou en son sein même (cf le juif qui ne représente pas plus de 1 %). Mais dans le cas du racisme nazi, la part d’acceptation consciente (présente dans l’adhésion religieuse, nationale, ou de classe) s’efface complètement, au profit d’un être génétiquement déterminé. L’État est ainsi subordonné à la race. Ce processus s’accomplit après que celui de la déchristianisation s’est achevé (entre 1918 et 1930) ; le nazisme vient remplir cette place laissée vide, ce besoin d’autorité et d’inégalité. Le nazisme triomphe dans les zones rurales protestantes (par ex Schleswig-Holstein) et est plus faible dans les régions catholiques.
Rerum novarum confirme l’inégalité entre les hommes cf p. 330.
Ce qui est remarquable c’est que dans la configuration de la famille souche les systèmes idéologiques sont stables car la continuité temporelle est son obsession majeure (celle du lignage).

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