Réflexions sur l'historiographie de la Révolution russe

 


Lucien Sève, Octobre 1917. Une lecture très critique de l'historiographie dominante, Les éditions sociales, 2017, 176 p. 


La violence terroriste de Lénine est au centre des écrits des historiens dominants (Nicolas Werth, Hélène Carrère d'Encausse, Andrea Graziosi, et d'autres) sans qu'ils ne citent de textes de Lénine en particulier. Par exemple, Nicolas Werth ne s'appuie pas sur un texte d'où il ressortirait que la violence serait pour Lénine le moteur de l'histoire et que la terreur serait au fondement de son projet politique. Alors que la lecture des textes de Lénine montre qu'il est étranger au culte de la violence, même s'il conçoit qu'elle est hélas, inévitable en période révolutionnaire, mais qu'elle est « la réponse à la primordiale violence terroriste des classes possédantes » (32) Car comme l'indique le même historien que ce soit en 1905, en 1906 ou 1912, la répression des centaines de morts et des milliers de déportés. Or Lénine a condamné dans la maladie infantile du communisme, le terrorisme individuel que « nous marxistes répudions, catégoriquement. » Lénine, aussi à beau jeu, de montrer que si les bolcheviks avaient été violents à l'encontre des paysans comme l'indiquent leurs adversaires, ils n'auraient pu lever une armée à service militaire obligatoire où les 8/10 des hommes étaient des paysans. Aussi, faut-il considérer que la dictature du prolétariat est un pouvoir qui repose sur la force armée du peuple. En ce sens, « elle est une violation délibérée de l'ordre établi par les classes dominante. Elle proclame à leur stupéfaction que l'exploitation des travailleurs des villes et des champs est un crime de masse auxquels il faut absolument mettre fin. Elle a pour but d'instaurer un autre ordre et une autre loi. Elle est privation temporaire de démocratie pour une minorité d'exploités, mais en même temps, et pour la première fois dans l'histoire, démocratie réelle pour l'immense majorité qu'elle est le Peuple. » (42) Et d'ailleurs, Lénine indique que le mot dictature est « cruel, dur, sanglant, atroce, et des mots, comme celui-là, on ne les jette pas au vent. » (43) Aussi, réquisitionner des locaux bourgeois inoccupés pour loger des gens sans toit est une initiative disant parfaitement l'esprit de la dictature du prolétariat. Elle est « une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et traditions de la vieille société. » (Lénine, cité p. 44) Il convient d'examiner si les actes sont conformes aux idées sur trois périodes :

1) Octobre 1917 : Contrairement aux idées avancées par ces historiens, Lénine peut proposer avec véhémence, mais n'exige jamais quoi que ce soit, car il est souvent en minorité au sein des différentes instances dans lesquelles il intervient. De plus, il a conscience que le pouvoir n'est solide que dans la mesure où il s'appuie sur une majorité de population et donc il ne veut pas « s’emparer du pouvoir ». Il propose même à ses alliés Mencheviks et Socialiste-révolutionnaires de former un gouvernement sans la participation bolchevique, proposition qui essuie un refus, à la suite de laquelle l'opinion populaire se rallie aux bolcheviks, car ils proposent la paix immédiate et la terre aux paysans. Et c'est sur cette base que les bolcheviks conquièrent la majorité dans les soviets de Petrograd, Moscou et d'autres villes. Alors que Lénine vante une prise du pouvoir pacifique, Nicolas Werth semble obnubilé par la préparation d'une insurrection armée, un coup d'Etat militaire, sans que l'on puisse comprendre pourquoi les bolcheviks ont conquis démocratiquement la majorité dans les soviets.

2) La guerre civile : les victimes furent nombreuses, par exemple 10 à 15 000 exécution du à la Tchéka lors de la grande terreur de septembre–octobre 1918, mais les seuls pogroms contre les juifs et les communistes commis par l'armée de Dénikine au cours du deuxième semestre 1919 eurent près de 150 000 victimes (Nicolas Werth). Avant octobre 1917, les militaires tsaristes massacrent des soldats. Et après la victoire bolchevique, les gens du peuple rendent leurs armes par grande naïveté (Lénine), alors que la bourgeoisie continue les mensonges, la spéculation, et les sabotages. À propos d’eux Lénine dira que que sa duplicité a été monstrueuse. Une action majeure de sabotage fut la grève des employés d'État et de la banque qui fragilisé le pouvoir soviétique sans ressources. Cette grève est à l'origine de la création fin décembre 1917 de la Tchéka signifiant commission extraordinaire de lutte contre la révolution, la spéculation et le sabotage. La répression fut féroce, mais elle venait comme réponse.

3) Le tournant politique fin novembre 1918 : la recherche de légalité fait remplacer la Tchéka par la GPU, dans l'idée de réglementer les actions publiques par la restriction du droit d'arrestation, en fixant le délai d'un mois pour l'instruction générale, en renforçant le tribunal. En lisant cette historiographie, on ne comprend pas comment cette révolution a pu faire face à tant d'adversaires puissants et aucun soutien extérieur. C'est que les réformes se sont enchaînées et ont sans doute eu l’assentiment du peuple : abolition du système judiciaire, séparation de l’Église et de l'État, établissement du mariage civil, octroi aux femmes de droits égaux à ceux des hommes, institution d'une orthographe simplifiée, abolition de toutes les divisions en castes et de tous les privilèges, institution de l'assurance, maladie et chômage, contrôle ouvrier sur les entreprises, nationalisation des banques privées, proclamation de l'égalité et souveraineté des peuples jusqu'à la séparation et la constitution d'un État indépendant (Finlande, Pologne et Ukraine en profitent), abolition des privilèges nationaux et religieux, libre développement des minorités et groupes, éthiques, abrogation des mesures discriminatoires envers les juifs.

La jeune révolution rencontre bon nombre de problèmes que Lénine n'avait pas figuré dans son analyse de l'État, et que les travaux des Gramsci permettront de conceptualiser avec une pensée stratégique de l'hégémonie, car se pose en particulier la question des compétences insuffisantes dont le nouveau pouvoir dispose pour remplir les nouvelles fonctions étatiques, avec des anciens fonctionnaires d'ailleurs d'abord chassés et ensuite rappelés, pour « notre plus grand malheur » dit Lénine.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Jana Cerná : Pas dans le cul aujourd'hui

Un groupe majeur de la musique progressive

Le récit d'une vie d'ethnologue et de militante