Emmanuel Carrère : D'autres vies que la mienne
Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, Folio-Gallimard, 2025 (POL, 2009), 334 p.
C’est un livre lourd dont on ne ressort pas indemne comme on re ressort pas indemne de la vie. Car il s’agit pour l’auteur de relater ces vies qui bien que n’étant pas les siennes, sont proches, soit du fait du hasard d’un événement – un tsunami qui emporte des vies dont celle d’une enfant, une Juliette – soit par le truchement des relations de famille – un cancer récidivant emporte la vie de sa belle-sœur, une Juliette aussi. Il se fait ainsi l’écrivain-chroniqueur de faits extérieurs à lui mais qui le touchent, dans tous les sens du terme. Il s’agit donc avant tout d’un travail documentaire utilisant l’enquête auprès des proches pour tenter de restituer le chemin des disparus, mais dans une perspective humaniste d’intégrer le mort à la vie. Car tout au long du livre les deux se côtoient de près, comme la réaction du grand-père de l’enfant disparu portant aide aux pêcheurs victime de la vague : « Après réflexion, je dis que ne pas s'en foutre, c'est soit la preuve d'une générosité extraordinaire, soit une stratégie de survie et que je préfère y voir une stratégie de survie. Cela me paraît plus humain. A un certain moment, c'est ne penser qu'à soi qui est le plus humain. Se soucier de l'humanité en général quand son enfant est mort, je n'y crois pas, mais je ne crois pas que Philippe et Jérôme se soucient de l'humanité en général, je crois qu'ils se soucient de survivre à la mort de Juliette. » (47) Ce sont certaines de ces raisons profondes qu’interroge l’écrivain observant un employé des pompes funèbres fardant les cadavres pour « peut-être tout simplement le goût de rendre service. C'est une motivation pour moi plus mystérieuse que la perversité. » (108)
Rendre compte de l'épaisseur d'une ou plusieurs vies, c’est s'attacher en particulier au domaine professionnel, car celui-ci révèle les valeurs profondes des individus. Il en va ainsi avec le métier de juge qu'a exercé Juliette avant de mourir, juge d'application des peines motivé par la justice à rendre aux plus pauvres croulant sous les dettes de prêts à des taux indignes. Avec son ami, et mentor Étienne, lui même frappé dans sa chair par le cancer, elle est l'héritière de la harangue de Baudot : « Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l’ouvrier contre le patron, pour l’écrasé contre la compagnie d’assurance de l’écraseur, pour le malade contre la sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice. La loi s'interprète, elle dira ce que vous voulez qu'elle dise. Entre le voleur et le volé, n’ayez pas peur de punir le volé. » Il y a ainsi la transposition des combats de ces juges qui du coup leur rend aussi justice. Vie privée ou professionnelle, il s’agit bien de rendre visible l’humanité de Juliette qui doit durer au-delà de sa disparition. Avant de partir, elle voit ses enfants et pense tristement que, trop petites, elles ne se souviendront pas d'elle. Mais personne ne se souvient de sa mère et du visage qu’elle arborait. « Pourtant, elles nous habitent. » (280)
Pourquoi ce livre, pourquoi décrire par le détail les souffrances endurées ? Pour panser les plaies, indique l'auteur dans sa phrase finale. Et réhumaniser la mort.

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