Symbolique du bleu

    


Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d'une couleur, Seuil, 2023, 216 p. 


1) Une couleur discrète. Des origines au 12e siècle

Le bleu dévalorisé durant l'Antiquité est devenu au fil du temps la couleur préférée de tous les Européens. Au paléolithique, pas de bleu, maîtrisé difficilement et donc couleur de second plan. La couleur est liée au textile, et c'est lui qui permet le mieux d'appréhender son histoire, car toutes les dimensions (techniques, économiques, sociales, idéologiques, esthétiques, symboliques) sont présentes. Mais si le textile est le plus riche, il ne me permet pas de nommer de remonter aux origines, seulement entre le sixième et le quatrième millénaire, avant la couleur s'appréhende sur les corps.

Le textile est avant tout en rouge. Quand il est blanc, c'est-à-dire non teint, il est propre ou pur, quand il est noir, il est sale ou souillé. Ces trois couleurs monopolisent la caractérisation symbolique. Ce schéma ternaire prend fin à partir du 12e siècle. Le bleu est valorisé par les peuples du Proche et Moyen-Orient (les Égyptiens) car il éloigne les forces du mal et protège le défunt dans l’au-delà (comme le vert). Le peu d'intérêt pour cette couleur est visible dans le peu de vocables existants. C'est l'allemand qui fournit le mot bleu en français (blau) et azur (lazaward). Pour les Romains, le bleu est même assimilé aux barbares. Dans le Moyen Âge religieux, le bleu ne compte pas par rapport au blanc, au noir et au rouge et même vert, couleur de la végétation et du destin. Mais si le noir est l'humilité, elle est difficile à obtenir et donc le bleu ou le gris ou le brun peuvent être utilisés. Ce bleu peut être revêtu par des gens de basse condition. Le blanc aussi est valorisé par la religion, mais demeure difficile à produire. Le blanc c'est l'innocence, la pureté, la joie, la vie éternelle. L'eau n'est systématiquement représentée en bleu qu'à compter du 17e siècle en Europe (plus tôt en Orient). Avant c'est le vert qui est utilisé.

Le noir exprime l'abstinence, la pénitence, l'affliction quand le rouge dit le sang du Christ, la passion et le sacrifice dans une liturgie qui commence à s'unifier au 13e siècle. Or, celle-ci ignore le bleu alors qu'il est sur les vitraux, les émaux, les peintures, les vêtements. Il y restera absent. Aujourd'hui ce sont toujours le blanc, le noir, le rouge et le vert qui structure la liturgie. Progressivement, le bleu devient au Moyen Âge le fond des images. Mais avant cela, il y a une dispute théologique sur la couleur, méprisable pour certains. Si elle est « lumière » alors elle est immatérielle (mais visible) et vient de Dieu, car elle repousse les ténèbres (Cluny, la Sainte-Chapelle de Paris), par contre si elle est matérielle, alors elle est futile et donc il faut la rejeter (Clairvaux et les cisterciens). Étymologiquement color, c'est ce qui est caché (47).

2) Une couleur nouvelle. 11e–14e siècle.

À partir du 12e siècle, on observe une promotion des couleurs dont le bleu dans l'art. D'abord notamment avec le vêtement de la vierge qui devient alors systématiquement bleu avant que tardivement (en 1854), soit adopté le dogme de l'Immaculée Conception que du même coup le blanc est à même de représenter. Le bleu se diffuse aussi sur les armoiries (augmentation de 5 à 30 % entre le 12e et le 15e siècle quand le rouge reflue de 60 % à 40 %) et sur les vêtements royaux. Dans les romans arthuriens, les chevaliers sont codés par leurs couleurs, et le bleu apparaît tardivement au 14e siècle avec des connotations positives. Le bleu se répand sur les rois, les princes, les nobles en Europe, le rouge demeurant la symbolique du pouvoir impérial et papal. Cette nouvelle vogue est favorisée par les progrès des teintures et le développement de la culture de la guède, plante qui pousse en Europe. Ce mouvement se fait donc au détriment du rouge et de marchands de garance. S'ensuit des conflits entre teinturiers (ainsi qu'avec les tanneurs) sur les usages de l'eau de la rivière. La capitale occidentale est alors Venise, qui bénéficie des matières colorantes en provenance d'Inde et du Proche-Orient. Il faut ajouter qu'en terme de sensibilité à la couleur, la priorité est donnée à l'axe des densités ou de saturation sur celui de la tonalité ou de la coloration : donc un rouge saturé est plus proche d'un bleu saturé que d'un rouge pâle. Et c'est cette densité qui est recherchée. Dans les manuels de recettes pour teinture comme dans les traités pour les peintres, ceux consacrer aux bleus finissent par supplanter ceux consacrés aux rouges au début du 18e siècle. Le vieux système organisé autour des trois couleurs blanc, rouge, noir qui irrigue par exemple toutes les histoires populaires (le petit chaperon rouge, Blanche-Neige, le corbeau et le renard) et qui structure les représentations éclate à la fin du 11e–13e siècle et voit d'autres couleurs, arriver (bleu, jaune, vert et les oppositions, traditionnelles noir/rouge, blanc/rouge, enrichies d'une nouvelle promise à une longue vie : bleu/rouge.

3) Une couleur morale. 15e–17e siècle

À partir du XIVe siècle, le blanc rivalise avec le noir et le rouge, et endosse comme le noir un aspect moral sous la vague moralisatrice et protestante qui se répand. Des lois sanctuaires et décrets vestimentaires visent à restreindre les dépenses par trop dispendieuses et ostentatoires. De plus, il s'agit de maintenir une tradition chrétienne de modestie et de vertu. Enfin, le vêtement doit refléter son sexe et son rang, un rang voulu par Dieu. Partout les couleurs vives sont interdites à ceux devant être réservés : clercd, veuved, magistratd. Et les vêtements rayés à damiers, bariolés sont prohibés (religion). On distingue les marginaux, prostitués, artistes, usuriers, bourreaux, médecins, vagabonds, condamnés, infirmes, juifs, musulmans des honnêtes gens. Dans ces différents codes, le bleu est absent. Son usage est donc « libre ». Tendanciellement le blanc et le noir sont les couleurs des misérables et infirmes, le rouge celle des bourreaux et prostituées, le jaune celui des faussaires, des hérétiques et des juifs, et le vert et jaune les couleurs des musiciens, des bouffons, des jongleurs et des fous. C'est le noir qui prévaut pour les couches dominantes au 15e siècle ainsi que le gris.

A l'iconoclasme protestant correspond un chromoclasme qui vise à faire sortir la couleur des lieux de culte. À cet égard, le rouge symbolise le luxe et le péché. Non plus le sang du Christ mais la folie des hommes. La recherche de la pureté et de la sincérité élimine tout artifice du culte dont la couleur. Les peintres aussi ont une palette sobre, sombre, voir monochrome, Rembrandt, avec des entrées de lumière. On observe une continuité, des cisterciens aux protestants où la couleur est luxe, artifice, illusion. Elle détourne du Vrai. La contre-réforme véhicule l'exact inverse à travers l'art baroque et jésuite, où le bleu cède la place à l'or. Le puritanisme protestant innerve les premiers objets fabriqués en série par l'économie capitaliste au 19e et 20e siècle (électroménager, machine à écrire, voitures) qui sont la plupart du temps dans des teintes noires–grises–blanches.

Rubens, catholique possède une palette vive et polychrome. Rembrandt, protestant, a une palette monochrome et sévère. Pour les adversaires de la couleur, celle-ci, détourne du vrai et du bien, au contraire du dessin. Elle est artifice et mensonge. Mais la science, via Newton, découvre le spectre des couleurs au sein duquel sont absents le noir et le blanc. Et la position centrale est occupée par le bleu et le vert. Aussi, la couleur revêt-elle désormais des fonctions, comme « classer, distinguer, hiérarchiser, mettre en ordre le regard » dans les tableaux, (120). Et seule la couleur restitue la chair donc la vie. Les couleurs primaires font leur apparition : bleu, rouge, jaune autour desquelles tout tourne désormais.

4) La couleur préférée. 18e–20e siècle

Du 12e au 18e siècle, l'opposition bleu–rouge structure les représentations : moral/festif, lointain/proche, spirituel/matériel, masculin/féminin. À partir du 18e siècle, le bleu domine comme couleur du progrès, des Lumières, de la liberté. Elle est promue par les révolutions et le romantisme. Elle est rendue possible notamment par la mise au point du bleu de Prusse (potasse plus sulfate de fer). Le bleu inonde l'art et les vêtements de toutes les couches sociales, y compris le bleu clair autrefois apanage des paysans, un bleu clair qui, d'ailleurs possède désormais plusieurs déclinaisons dans le langage. Ce succès est accentué par la littérature (Goethe) où il exprime la mélancolie avec un jeu de mots car encolie est une fleur de couleur bleue. On parle aussi de conte bleu (conte de fées), d'oiseau bleu, être idéal, inaccessible. En allemand, être blau, c'est être ivre. Rapprocher aussi le bleu de blues né vers 1870. Exprimant la mélancolie le blues c'est la contraction de Blue Devils, les démons bleus c'est-à-dire le cafard.

Naît aussi le bleu national, militaire et politique en France, durable depuis. C'est la couleur nationale dominant les deux autres (blanc et rouge) moins consensuels et marquant la continuité des armoires royales. La révolution française en fait la couleur de la nation. Elle fait aussi du bleu la couleur des soldats de la république, d'abord issue des milices parisiennes prenant partie pour les insurgés de la Bastille. L'opposition bleu/blanc vient des guerres de Vendée, qui cristallisent définitivement les significations politiques républicains/royalistes. Mais 1848 et 1871 élèvent le rouge comme couleur de la révolution, le bleu demeurant celle des républicains modérés, puis progressivement celle de la droite. Ce cheminement des couleurs se retrouve dans d'autres pays européens. Mais la réalisation matérielle des uniformes bleues pouvait aussi être un problème.

Au cours du 18e siècle le bleu avec le noir et le gris deviennent les couleurs vestimentaires les plus portées, le bleu supplantant le noir au 20e siècle, notamment avec le blazer et le jean en Europe et aux USA. Le jean passe de vêtement de travail à celui de loisirs, pas forcément d'ailleurs symbole de contestation.

Tous les sondages effectués depuis la première guerre mondiale montrent la préférence pour le bleu en Europe et aux USA, puis pour le vert, puis le rouge et le blanc (50 % en moyenne des gens interrogés, même si ces enquêtes sont superficielles car on ne sait pas à quels objets se réfèrent les personnes). Malgré tout, on note une constance dans le temps des avis émis, mais pas de manière universelle puisqu'en Espagne et en Amérique du Sud c'est le rouge devant le jaune puis le bleu, et au Japon c'est le blanc devant le noir et le rouge. Le bleu d'ailleurs figure l'union européenne ou représente l'Europe sur les anneaux olympique. Mais le mat et le brillant sont aussi importants en Asie ou en Afrique que les couleurs, où on observe des qualificatifs comme sèche, tendre, rugueuse, muette, qualificatifs traduisant des sensibilités, profondément ancrées dans des systèmes culturels.

Conclusion : Le bleu aujourd'hui : une couleur neutre ?

Ce mot évoque le ciel, la mer, le repos, les voyages, l'amour, l'infini, la paix (les casques bleus). C'est parce qu'il est moins symboliquement marqué que d'autres couleurs que le bleu fait l'unanimité.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Jana Cerná : Pas dans le cul aujourd'hui

Un groupe majeur de la musique progressive

Le destin du capitalisme