De la critique des sondages

  




Alexandre Dézé,
10 leçons sur les sondages politiques, De Boeck sup, 2022, 145 p.

LEÇON No 1 : Pourquoi les sondages politiques sont-ils devenus omniprésents ?
En 2014 avec deux scrutins (européen et municipal), la moyenne avait atteint 3,5 sondages par jour, avec 1 280 enquêtes publiées. « La France apparaît ainsi comme l’un des pays les plus consommateurs d’enquêtes sondagières. Le nombre de sondages qui y sont produits chaque année n’a que peu d’équivalent dans le monde, sinon aux États-Unis où, pour ne prendre que cet exemple, La compagnon opposant, Hilary Clinton, Donald Trump a suscité un peu plus de 4300 enquêtes d'intentions de vote. » (10) Pour ce légitimer, les politiques s'appuie sur les sondages qui deviennent « l’équivalent de “Dieu est avec nous”, aujourd’hui “l’opinion publique est avec nous”. Tel est l’effet fondamental de l’enquête d’opinion : constituer l’idée qu’il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible ». (13)

Une autre fonction des sondages et de donner du pouvoir au champ journalistique constituent en lui confèrant « autant d’armes symboliques pour qualifier ou disqualifier tel ou tel acteur politique, telle ou telle politique publique, a fortiori dans un contexte dit de « crise de la représentation politique » et d’affaiblissement des partis politiques. » (17)

LEÇON No 2 : Les sondages politiques se trompent-ils souvent ?

En 1948, les sondages annonçaient la victoire du républicain Dewey face au démocrate Truman et certains journaux annoncèrent ainsi la défaite de Truman, sans attendre les résultats définitifs. C'est pourtant ce dernier qui l'emporta. Un exemple plus récent de ces erreurs est le Brexit qui ne fut pas anticipé par les sondages en 2016. En France, on se souvient de l'erreur en 1995 qui est annonçait Lionel Jospin au second tour. Un recensement des sondages sur vingt-cinq années de vie politique française, « il apparaît que les estimations des instituts se sont avérées erronées ou approximatives dans environ un scrutin sur deux. Ce constat est d’autant plus remarquable que les données dont il a été question ici sont issues pour la plupart d’enquêtes réalisées à quelques jours, sinon à la veille des scrutins. Dans ce cas, en général, les résultats sont censés être le plus approchant des scores finaux, notamment parce que la plupart des électeurs ont eu le temps de mûrir leur choix et qu’ils vont devoir se prononcer, du moins pour les votants. Or ce ne sont pas seulement les intentions de vote que les instituts peinent à mesurer, mais également bien d’autres phénomènes politiques comme l’abstention ou certains acteurs politiques en particulier, comme le Front national/Rassemblement national. Entre 1984 et 2006, le parti ou son ancien leader, Jean-Marie Le Pen, n’ont été correctement estimés que dans moins d’un cas sur deux. » (29)

LEÇON No 3 : Une « photographie de l’opinion » ?

Pour la pratique sociologique issue de l'école de Pierre Bourdieu, les pratiques sondagières construisent des artefacts. Elles reposent en effet « sur l’idée : 1) que tout le monde a une opinion, ce qui est en réalité loin d’être le cas, la capacité à donner son opinion étant inégalement répartie au sein de la population et tributaire des caractéristiques sociales des individus ; 2) que toutes les opinions se valent, et qu’il est donc possible d’agréger des réponses individuelles sous la forme d’une opinion publique moyenne (mais c’est oublier que toutes les opinions n’ont pas la même force sociale et que, dans cette mesure, leur addition produit nécessairement un résultat artificiel) ; 3) que les questions posées dans les sondages sont celles que se posent les sondés alors qu'elles répondent d'abord aux préoccupations de leurs commanditaires). » (32) Il faut rappeler que les sondages les plus justes se déroulent juste avant le scrutin, en fonction d'une offre politique stabilisée, alors que souvent des sondages sont menés plusieurs mois, voire plusieurs années avant l'évènement. Aussi « nombre d'enquêtes fabriquent des rapports de force politiques artificiels qui, pourtant, vont donner lieu à d’intenses spéculations dans les médias, au point de finir par se confondre avec la réalité politique. » (36)

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LEÇON No 4 : Méthode aléatoire, méthode des quotas, marges d’erreur : qu’est-ce que c’est et à quoi ça sert ?

Nécessairement les sondages ont des marges d'erreur qu'ils s'efforcent de redresser. Mais certains échantillons réalisés à partir de panels autoecrutés, constitué d'individus volontaires qui s'inscrivent sur Internet transgressent les principes fondamentaux de l’échantillonnage et sont la source de biais importants. « Cela signifie également que, dans la très grande majorité des enquêtes politiques menées aujourd’hui, et en l’absence de tout mécanisme de sélection au hasard, les marges d’erreur ne sont pas applicables. » (45)


LEÇON No 5 : Les échantillons sont-ils représentatifs

Un exemple significatif et le baromètre, hip-hop pour le CIO et le ministère de l'intérieur pour lequel il aura fallu « pas moins de 83 397 appels téléphoniques pour obtenir 5 240 interviews complètes, soit un ratio de 6,2 %. Au total, 26,5 % des personnes contactées auront explicitement refusé de répondre à l’enquête, et 37,3 % des appels passés sont restés sans réponse ou auront atterri sur un répondeur. » (50) Aussi, les sondages portant sur un échantillon de 1000 personnes reposent en réalité sur beaucoup moins, par exemple un sondage en 2018 qui testait l'éventualité d'une liste « gilet jaunes » aux européennes : « en parcourant la notice de ce sondage, on apprend que sur les 957 personnes constituant l’échantillon, seules 378 personnes (inscrites sur les listes électorales) ont déclaré être certaines d’aller voter aux élections et ont exprimé une intention de vote. C’est donc à partir de cet échantillon restreint qu’ont été estimées les intentions de vote. On comprend dès lors un peu mieux l’importance des écarts repérables entre les résultats de ce sondage et les scores finaux. » (54)

LEÇON No 6 : En quoi les opérations de redressement sont-elles problématiques ?

Elles reposent d'après les dires des sondeurs eux-mêmes sur le pifomètre !

LEÇON No 7 : Les questions de sondages ont-elles un sens et influencent-elles les réponses ?

La manière dont sont constitués les sondages joue sur la véracité des réponses. Ainsi, les individus faisant partie des échantillons pour lesquels répondre à un sondage est synonyme de recevoir un cadeau : « Il m’est arrivé de mentir quand les questions sont tranchées dès l’entrée du sondage », confirme ainsi Guillaume à l’antenne de France Culture (émission consacrée aux sondages diffusée le 17 mars 2017, voir leçon no 5). « Par exemple : “êtes-vous fumeur ?”. Si vous répondez “non”, le sondage s’arrête et vous ne gagnez pas de points. » (72) Il y a là l’effet d'imposition de compétence et donc d'interêt materiel.

La manière aussi de présenter les choses ou de poser les questions joue pleinement sur les résultats. Des « propositions (affirmatives, négatives, ou exagérées) peuvent non seulement encourager des réponses favorables mais en outre engendrer un « biais d’acquiescement ». «  (72) Certaines questions sont mêmes « déjà éditorialisées : « La justice est-elle trop laxiste ? » ; « Êtes-vous favorable à un référendum pour limiter l’immigration ? » ; « Faut-il que les étrangers condamnés en France pour des crimes et délits exécutent leur peine dans leur pays d’origine ? » La majorité des sondés répondent « oui » à ces différentes questions : 81 % pour le sondage sur la justice, 62 % pour celui sur le référendum, 66 % pour celui sur les lieux d’exécution des peines. Or ces résultats s’expliquent en partie par la manière dont les questions sont formulées (on ne teste qu’une seule proposition sur chacun des sujets), par un choix de réponse qui se limite à une alternative (« oui »/« non ») et par la « tendance psychologique » des individus à répondre plus facilement « oui » que « non » (surtout en ce qui concerne les personnes les moins dotées culturellement pour répondre aux questions politiques). » (76)

LEÇON No 8 : Des sondages insuffisamment contrôlés ?

Il existe peu de transparence sur les modes de fabrication des sondages.

LEÇON No 9 : Les sondages ont-ils des effets ?

La majorité des gens ne s'intéressent pas aux sondages, seule une minorité y accorde de l'importance mais ce sont « en général des personnes plutôt politisées, dont les convictions sont donc déjà arrêtées, ce qui signifie qu’elles sont peu influençables. » (91)

Les sondages tendent à simplifier le rapport des individus à la politique et campent souvent « une vision pessimiste sinon décliniste du monde politique – comme l’illustrent assez bien les intitulés des « notes » rédigées par le CEVIPOF à partir des résultats des différentes vagues du « Baromètre de la confiance politique » : « L’avenir n’est plus ce qu’il était » (vague 6) ; « La démocratie de la défiance en année électorale » (vague 8) ; « La défiance politique persiste et signe » (vague 9) ; « La défiance a mis son gilet jaune » (vague 10) ; « La France, une République désintégrée » (vague 12), etc. Le caractère prédominant de ces enquêtes dans les médias tend par ailleurs à occulter les dynamiques de recomposition repérables dans le rapport des citoyens à la chose publique, que ce soit à travers l’engagement associatif, qui n’a jamais été aussi élevé, une demande croissante d’inclusion dans des dispositifs participatifs, même si elle ne concerne encore que la partie la plus politisée de la population, ou encore la tendance croissante des individus à adhérer aux formes protestataires de la participation politique (comme les manifestations). Bref, il paraît important de prendre quelques distances avec les croyances qui peuvent être alimentées par les enquêtes sondagières. » (99)

LEÇON No 10 : Comment apprendre à reconnaître un mirage sondagier ? Le cas du FN/RN

Là aussi ils « contribuent à entretenir une représentation fantasmagorique du FN/RN, en décalage avec ce qu’il est réellement. » (101) « Le FN/RN est toujours perçu comme étant plus important politiquement qu’il ne l’est réellement. Cette vision déformante ne procède pas seulement de la difficulté des instituts à évaluer son potentiel électoral ; elle trouve aussi une partie de son explication dans la forte rentabilité médiatique du parti. Plus le FN/RN est donné à des niveaux d’intentions de vote élevées, plus l’exploitation des données de sondages sst susceptible de générer des retombées importantes. » (104)

Conclusion - Quelle leçon retenir de ces « 10 leçons » ?

Les entreprises de sondage sont avant tout des entreprises et donc elle cherche à maximiser leur profit « ce qui conduit parfois certaines d’entre elles à outrepasser les règles les plus élémentaires de la déontologie. Dès lors, peu importe la façon dont le sondage est conçu, peu importe la valeur de ses résultats ou la façon dont ils seront interprétés, l’important c'est ce qu'il soit le plus rentable possible. » (112)





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