Emily Brontë : Les hauts de Hurlevent
Emily Brontë, Les hauts de Hurlevent, 2013 (1847), (epub), 367 p.
Du point de vue de son mode de narration, la lecture de cette histoire est exigeante pour le lecteur, car elle sollicite plusieurs narrateurs qui ne sont pas nettement mis en scène. Par ailleurs les personnages sont relativement nombreux mais pour l’essentiel appartenant à deux familles distinctes (Les Linton et les Earnshaw) dont on suit les alliances successives par le mariage. Sans doute que ces circonvolutions narratives visent à faire ressentir les tourments qui irriguent la plupart des êtres.
Le premier narrateur est Monsieur Lockwood qui prend location dans une maison rurale tenue par Monsieur Heathcliff. Celui-ci semble montrer « une aversion pour les étalages de sentiments… pour les manifestations d’amabilité réciproque. Il aimera comme il haïra, sans en rien laisser paraître, il regardera comme une sorte d’impertinence l’amour ou la haine qu’il recevra en retour. » (22). Le décor psychologique est planté, et l’étau ne va pas se desserrer. Alors qu'il a été pris dans une tourmente de neige l'empêchant de retourner chez lui, il sollicite l'aide du propriétaire pour passer la nuit chez lui, ce à quoi ce dernier rétorque : « un étranger est un étranger, qu’il soit riche ou pauvre. Il ne me convient pas de laisser à quelqu’un la libre disposition de la pièce quand je ne suis pas là pour surveiller, dit le grossier coquin. » (33) De retour chez lui, il se fait raconter les évènements qui précèdent par sa femme de charge, Madame Nelly Dean, deuxième narratrice. On fait la connaissance dans sa bouche de l'histoire des deux familles en commençant par la fin, Mais en remontant rapidement aux origines. À celles-ci et Heathcliff est venu se joindre comme enfant trouvé à la famille Linton. Il a été le souffre-douleur des enfants Edgar et Isabella, tandis qu'il nourrissait un amour inconsidéré pour Catherine Earnshaw. Dès le début, il se montre un enfant difficile, porté vers la violence, notamment envers le frère de Catherine Hindley, à qui il dit d'ailleurs, après que celui-ci lui ait mis une claque : « si je parle de ces coups, ils te seront rendus avec intérêts. » (59) Catherine aussi est amoureuse, mais par raison et intérêt elle va épouser Edgar Linton. Le contraste entre ces deux jeunes hommes « était analogue à celui qui vous frappe quand vous passez d’un pays minier, morne et montueux, à une belle et fertile vallée. » (92) Mais Catherine est en proie aux mêmes tourments que son amoureux, ce qui déclenche une agressivité similaire à l'encontre de madame Dean, ou même d'Edgar Linton. La narratrice la caractérise ainsi en s'adressant à Edgar: « Miss est « terriblement capricieuse, monsieur, lui criai-je, aussi méchante que le fut jamais enfant gâtée. Vous feriez mieux de retourner chez vous, sans quoi elle sera malade, rien que pour nous ennuyer. » (94) Ainsi, dans ce jeu des passions, les sentiments sont-ils particulièrement bien décrits. Catherine ne peut pas épouser Heathcliff « non parce qu’il est beau, Nelly, mais parce qu’il est plus moi-même que je ne le suis. De quoi que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles et celle de Linton est aussi différente des nôtres qu'un rayon de lune d'un éclair ou que la gelée du feu. » (102) Dans cette narration où les voix peuvent se superposer (« Pourquoi ne pas demander à Mrs Dean de finir son récit ? » (112)), Catherine se trouve désormais liée à Edgar et Isabella, lesquels se montrent très attentifs à son bien-être. « Ce n’était pas l’épine qui se penchait vers les chèvrefeuilles, mais les chèvrefeuilles qui embrassaient l’épine. Aucune concession mutuelle : l’une ne fléchissaient jamais, et les autres cédaient toujours. » (113) Edgar se doit un jour de trancher, et ne plus accepter la venues de Heathcliff, car dit-il, « votre présence est un poison moral qui contaminerait les plus vertueux. Pour cette raison, et pour prévenir des suites plus graves, je vous refuserai à l’avenir l’accès de cette maison et je vous avertis maintenant que j’exige votre départ immédiat. Trois minutes de retard rendraient ce départ involontaire et ignominieux. » (137) Lui-même noue un mariage sans sentiments avec Isabella, laquelle d’ailleurs craint aussi son mari. Il parle ainsi de sa femme qui « a vu en moi, un héros de roman et attendu de ma chevaleresque dévotion une indulgence illimitée. C’est à peine si je puis la regarder comme une créature douée de raison après l'obstination qu'elle a mise à se forger de moi une idée fabuleuse et à agir d’après les fausses impressions qu’elle se plaisait à entretenir. Mais je crois qu’elle commence enfin à me connaître. Je ne vois plus les sourires niais et les grimaces qui m’agaçaient au début, ni cette incroyable incapacité de s’apercevoir que j’étais sérieux quand je lui donnais mon opinion sur elle et sur son égarement. Il lui a fallu un merveilleux effort de perspicacité pour découvrir que je ne l’aimais pas. J’ai cru un moment que rien ne pourrait lui faire entrer cela dans la tête ! Et encore n’en est-elle pas bien persuadée ; car ce matin, elle m’a annoncé, comme une nouvelle extraordinaire, que j’étais réellement parvenu à me faire haïr d’elle ! Un vrai travail d’Hercule, je vous assure ! » (174) Ainsi sont donc développées dans toutes ces pages, la cruauté, la haine et même l'idée de vengeance au-delà du soutenable : « La première chose qu'elle m'a vu faire, a été de pendre sa petite chienne ; et, quand elle a intercédé en sa faveur, les premiers mots que j’ai prononcés ont été pour exprimer le vœu que tous les êtres qui lui étaient attachés fussent pendus, sauf un : peut-être a-t-elle pris l’exception pour elle-même. Mais aucune brutalité ne l’a rebutée ; je crois qu’elle en a l’admiration innée, à condition que sa précieuse personne soit à l’abri. Voyons, n’était-ce pas le comble de l’absurdité, de la stupidité, de la part de cette pitoyable, servile et basse créature, que de se figurer que je pourrais l’aimer ? Dites à votre maître, Nelly, que jamais de ma vie je n’ai rencontré d’être aussi abject qu’elle. Elle déshonore même le nom de Linton ; et c’est parfois un pur manque d’invention qui m’a arrêté quand j’essayais de voir ce qu’elle pouvait supporter tout en continuant à ramper avec une honteuse servilité. » (175)
La mort de Catherine Earnshaw renforce encore ses passions tristes : « puisses-tu ne pas trouver le repos tant que je vivrai ! Tu dis que je t’ai tuée, hante-moi, alors ! Les victimes hantent leurs meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes ont erré sur la terre. Sois toujours avec moi… prends n’importe quelle forme… rends-moi fou ! mais ne me laisse pas dans cet abîme où je ne puis te trouver. Oh ! Dieu ! c’est indicible ! je ne peux pas vivre sans ma vie ! je ne peux pas vivre sans mon âme ! » (192)
Dorénavant, c'est lui qui va s'occuper de l'enfant d'Hindley, Hareton Earnshaw, Avec un dessin délibéré : « mon petit gars, tu es à moi ! Et nous verrons bien si un arbre ne pousse pas aussi tordu qu’un autre quand le même vent les courbe ! » (212)
C'est un autre dessin pervers qui le pousse à associer la fille Cathy - qu’il déteste - de sa défunte amoureuse (Catherine) avec son propre fils Linton, fils qu’il déteste aussi : « Comment vous aimerais-je ? Assez de larmes. Autant que je puis le prévoir, ce sera votre principale distraction par la suite, à moins que Linton ne vous dédommage des pertes que vous subirez d’autre part, et votre prévoyant père paraît imaginer qu'il en est capable. » (301)
Ce cheminement machiavélique se fait sur fond de lutte de classes, où la condition et les réactions d'Hareton - enfant délaissé pris en charge par Cathy, dans une intention de rattrapage - montre de façon exemplaire la distance infranchissable entre ces deux mondes : « il ramassa les livres et les jeta au feu. Je lus sur son visage ce qu’il lui en coûtait de faire ce sacrifice à sa mauvaise humeur. Pendant qu’ils se consumaient, j’imaginais qu’il songeait au plaisir qu’ils lui avaient déjà procuré, au triomphe et au plaisir croissant qu’il en attendait ; et je croyais deviner aussi l’aiguillon de ses études secrètes. Il s’était contenté du labeur journalier, des rudes satisfactions de la vie animale, jusqu’au moment où Catherine avait traversé son chemin. De la honte d’être méprisé par elle, de l’espoir d’en être approuvé, étaient nées alors des aspirations plus hautes. Mais, au lieu de le préserver du dédain et de lui attirer la louange, ses efforts pour s’élever avaient produit un résultat exactement contraire. » (330) Mais Linton meurt à son tour et donc Cathy et Hareton demeurent avec Heathcliff, qui exprime en toute fin de roman que s’il a mis toute son énergie « pour démolir les deux maisons », de se « venger sur leurs représentants », il s’aperçoit qu’il a « perdu la faculté de jouir de leur destruction » (352). Et, à son tour, il décide de mourir…

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