Itinéraire d'un bluesman d'exception

    


Jean-Sylvain Cabot, Eric Clapton, Blues Power, Le mot et le reste (epub), 2021, 261 p.


Élevé par ses grands-parents, ces derniers achètent à Eric Clapton sa première guitare en 1958, il a 13 ans. Il est autodidacte. Il exerce le métier de plâtrier et à la fin de la journée, il joue du blues avec ses copains. Il signe son premier contrat en 1963, il a 18 ans. Rapidement il s'avère très fort, au milieu d'autres guitaristes de blues, il est le seul à avoir LA technique (17). En 1964, ils forment le groupe les Yardbirds lesquels développent « un truc bien à eux, qu’ils perfectionneront plus tard avec Jeff Beck : « À mon arrivée, nous avons mis au point certains trucs pour rendre les classiques du blues plus intéressants. Celui qui marchait le mieux était le rave up, une montée parallèle de tous les instruments, de plus en plus fort. Une fois le sommet atteint, nous redescendions et reprenions le thème du morceau, c'était notre spécialité. » (20)John Mayall le repère, et en avril 1965, Eric Clapton rejoint les Bluesbreakers sans avoir passé d’audition. Puis en mars 1966 il se retrouve avec Jack Bruce (basse), Steve Winwood (chant), Pete York (batterie), Paul Jones (harmonica) et Ben Palmer (piano) en studio. Sous le nom de Eric Clapton & The Powerhouse, ils gravent trois morceaux (« Crossroads », « Steppin’ Out » et « I Want To Know »). Puis il revient aux Bluesbreakers. Mais quelque chose a changé. Eric Clapton est devenu, entre-temps, la vedette du groupe : « À partir du retour d’Eric, nous allâmes de succès en succès. C’était le show d’Eric Clapton et non pas celui des Bluesbreakers », confirme Hughie Flint. » (31) « Sa maîtrise technique est étourdissante. Certes, Clapton s’est inspiré des guitaristes qu’il vénère mais il a trouvé un son à lui et s’est forgé un style personnel. Mike Vernon, qui n’a pas vu jouer Mayall pendant quelques semaines, dès qu’il entend Clapton un soir au Klooks Kleek, a du mal à le reconnaître tant sa transformation est radicale : « Dans le rock, il y a les guitaristes qui ont créé leur propre style. C’est ce qu’a fait Eric. » (33) Il a quelque chose en plus : le son. « Clapton joue à l’époque d’une guitare Gibson Les Paul, surnommée « The Beano Guitar » qui, combinée à la puissance de son ampli Marshall JTM45, réglé de matière à le faire saturer, lui confère un son gras et une violence unique. » (33) « Le jeu de Clapton est tour à tour tendu, tranchant, souple et fiévreux, d’une fluidité véhémente, explosant littéralement tout au long du disque même sur des chansons apparemment modestes (« Little Girl »). Les notes pleuvent, bourdonnantes, vibrantes et saturées (« Hideaway ») ; les solos débordent de leur cadre pour devenir un torrent tumultueux de notes ardentes, le guitariste mettant à profit les effets sonores de la distorsion et de la saturation. » (34) « Il invente ici un son : quelque chose de chaud et gras à la fois, de sale parfois et d’intense qui sera celui du heavy blues anglais. » (35) Avec ce disque (John Mayall, Bluesbreakers with Eric Clapton, 1966), Clapton devient le premier guitar-hero du rock et signe la naissance du blues anglais, provoquant la création d’un mouvement dans lequel vont s’engouffrer, animés par une égale passion, des groupes tels Ten Years After, Fleetwood Mac, Chicken Shack, Savoy Brown, Groundhogs ou encore Aynsley Dunbar Retaliation.

Puis, avec Jack Bruce et Ginger Baker ils forment Cream, premier super groupe, puisque le Melody Maker classait en 1966 chacun d'entre eux numéro un dans leur catégorie respective. À cette époque, Jimi Hendrix vient les voir pour jouer avec eux, mais Ginger Baker n'est pas d'accord. « Alors, il est entré et s’est branché sur mon ampli de basse et, autant que je puisse m’en souvenir, il nous a tous époustouflés », se souvient Jack Bruce.

Jimi Hendrix choisit d’interpréter « Killing Floor » de Howlin’ Wolf et ce qui se passe alors sur scène laisse Clapton sans voix, comme tout le gratin rock londonien venu entendre le prodige, excité par la rumeur. Terry Reid, chanteur et guitariste, qui tournera en Amérique avec Cream, raconte : « Nous étions tous en train de traîner au Bag O’Nails, Keith Richards, Mick Jagger, Brian Jones, Paul McCartney, Jeff Beck qui arrive. J’ai pensé : “Qu’est-ce c’est ? Une putain de convention ou quelque chose de ce genre ?” Et voici Jimi, une de ses vestes militaires, des cheveux partout, avec sa Stratocaster de gaucher, en sale état, on dirait qu’il a coupé du bois avec. Et il se lève, tout doux. Et tout d’un coup, “Whoor-rraaawwrr!” Et il balance “Wild Thing” et c’était fini. Il y avait des guitaristes qui pleuraient. Ils devaient balayer le plancher. Il empilait solo après solo. Je pouvais voir les plombages de tout le monde tomber. Quand il a terminé, c’était le silence. Personne ne savait quoi faire. Tout le monde était abasourdi, complètement en état de choc. » Clapton se dit alors qu’il faudra compter avec ce guitariste qui ne manque pas de le fasciner et de l'influencer à de multiples égards : il a joué la guitare avec les dents, derrière la tête, allongé par terre, en faisant le grands écarts et d'autres figures. C'était stupéfiant et génial, pas uniquement un vrai feu d'artifice à contempler. Je pris peur, car, juste au moment où on commençait à trouver notre vitesse de croisière, voilà qu’arrivait un vrai génie » (41)

« A ce contact Clapton s’épanouit : « Jimi m’a ouvert l’esprit à une époque où j’avais les idées étroites et où je voulais exclusivement faire du blues. Après l’avoir entendu, je me suis mis à écouter d’autres musiques et aussi à jouer autre chose. » (41) C'est ainsi que « le jeu de Clapton, vif et tranchant, est étourdissant. Le guitariste a encore durci son jeu et surtout la dynamique du trio le force à créer un son plus imposant : « Dans un trio, il fallait que je fournisse une partie plus importante du son et je trouvais ça difficile parce que je n’aimais pas vraiment avoir à jouer autant. Ma technique évolua plutôt, puisque je commençais à faire beaucoup plus d’accords barrés et à jouer des cordes ouvertes pour fournir une sorte d’arrière-plan à ma mélodie. » (42) Ce qu'on peut repérer sur Fresh Cream qui paraît en décembre 1966. « Cream invente le heavy blues avec quelques mois d’avance sur Hendrix et deux ans d’avance sur ses suiveurs et crée la formule du power trio. » (44) Ils n'ont que « deux rivaux : l'Expérience de Jimi Hendrix, autre trio explosif, et les Who devenus une attraction scénique majeure du rock anglais. « Je n’oublierai jamais le retour à Londres après avoir enregistré Disraeli Gears. On était tous excités d’avoir produit ce qu’on considérait comme un album pionnier, une combinaison magique de blues, rock et jazz. Malheureusement pour nous, Jimi Hendrix venait de sortir Are You Experienced ? et les gens ne voulaient que cet album, explique Clapton. » (54) Ils jouent très fort, trop fort, même pour Ginger Baker, qui dit que le volume a été une des choses qui a détruit le groupe.

Ils enchaînent néanmoins, avec un nouveau disque Wheels of Fire (1968, qui s'ouvre avec « une des plus belles compositions de Jack Bruce et Pete Brown, « White Room », une chanson à l’ambiance unique et sur laquelle la guitare wah-wah de Clapton fait des merveilles. Une fois encore, le chant de Bruce, les chœurs, le jeu de Baker, qui joue en continu, en soliste, font mouche. « White Room » est, avec « Sunshine Of Your Love », une de leurs chansons les plus célèbres. » (58)

Cream dissout, se forme Blind Faith, « The New Supergroup ». L’annonce d’une formation emmenée par Clapton soulève une excitation et une attente énormes. Le premier concert a lieu à Londres, le 7 juin 1969, devant plus de cent mille personnes, dans le cadre des concerts estivaux gratuits d’Hyde Park. » (69)

Après cette agitation de ses premières années, Clapton se réoriente avec son album Eric Clapton (1970) où il a choisi « le calme et l’amitié, la camaraderie et l'esprit d'équipe plutôt que le leadership et les disputes d'ego. » (83) Ce 1er album solo « s’apparente à la musique de Delaney & Bonnie n’étonne donc personne sauf les fans de la première heure de Clapton comme ceux de Cream qui découvrent en 1969, avec un étonnement légitime, des titres comme « Bottle Of Red Wine », « Lovin’ You, Lovin’ Me », « Told You For The Last Time », « Lonesome And A Long Way From Home » et « Bad Boy », tous baignés dans ce Memphis sound du duo californien. » (84) Avec aussi une reprise de J.J. Cale qui inaugure une longue fraternité entre les deux artistes qui ne se sont pas encore rencontrés à l’époque. Elle témoigne tout d’abord de l’admiration de Clapton pour son condisciple.

Toujours dans la recherche d'un relatif anonymat, Clapton fonde Derek & The Dominos qui donne son premier concert pour une œuvre caritative au Lyceum de Londres. Le 14 juin 1970. Ils font des jam avec Duane Allman, dont sortira Layla (1970), un album où les guitares sont doublées, triplées à l’unisson a un parfum sudiste prononcé et voisin de la musique des Allman Brothers. Bobby Whitlock rapporte : « Cette chanson a commencé comme une jam. Je ne me souviens pas combien de guitares a joué Eric. Je crois que c’est quatre. Je n’oublierai jamais Eric les ajouter une par une. Une guitare, puis deux, trois, et quatre. C’était une incroyable expérience de voir le maître au travail. » (93) D'ailleurs, il se bricole à partir de trois guitares achetées un modèle personnel qui devient Blackie sa guitare emblématique. Mais les excès en tout genre en particulier la drogue ont raison du groupe : « Au moment de partir en tournée, notre consommation était telle que je me demande encore aujourd’hui comment nous avons fait pour rester en vie. Maintenant, j’en prendrais ne serait-ce que le centième, je mourrais sur-le-champ. Le pire, c’est que cette drogue, qui détruisait nos âmes et nos corps, a également ruiné nos relations pour commencer, le groupe, pour finir. » (105)

La mort de Duane Allman accentue sa dépression. « Leon Russell l’invite à venir jouer avec lui au Rainbow Theater de Londres le 4 décembre. Certains disent qu’il a joué dix minutes puis est parti, d’autres qu’il a joué depuis les coulisses sans monter sur scène. Bientôt, le guitariste par son attitude de reclus fait le vide autour de lui. La presse ne parle plus de lui et dans le milieu les journalistes se demandent s’il va passer l’hiver.

Pourtant il existe un homme providentiel qui va sortir Eric de sa situation épouvantable. Il s’agit de Pete Townshend, le guitariste des Who. » (108) Mais le chemin va être chaotique durant toutes les années 70. Néanmoins il sort un album, 461 océan boulevard (1974). « Clapton ne veut plus être un soliste mais un chanteur-compositeur qui s’appuie désormais pour toucher les auditeurs sur la sincérité de son chant, de belles mélodies, une ambiance acoustique, un jeu de guitare sobre et subtil. Le fin mot est simplicité, une simplicité revendiquée depuis sa découverte de The Band en 1970, puis de Delaney & Bonnie et surtout de J.J. Cale. » (116) Sur cet album, I Shot the sherif devient son premier numéro un en Amérique au mois de septembre. Avec un même score au Canada et une troisième place en Angleterre, Eric Clapton contribue sans le vouloir à faire connaître Bob Marley et le reggae.

En 1975 sort There’s one in every crowd, l’exact follow-up, le frère jumeau de 461 Pacific Ocean Boulevard. L’album contient cette fois quatre titres reggae, sans compter les deux morceaux de Peter Tosh. À cette époque aussi, il joue avec beaucoup d'autres musiciens dans des stades pleins et notamment des jam avec Carlos Santana. Clapton ne tarit pas d’éloges sur le guitariste latino : « Pour avoir joué plusieurs fois avec lui durant cette tournée, je ne peux dire que ceci : c’est un immense guitariste, auprès duquel je me sens parfois comme un petit garçon. » (129) On peut prendre toute la mesure des concerts du guitariste entre 1974 et 1978 avec Crossroads 2 (Live In The Seventies).

Cependant, Clapton, toujours tourmenté par ses addictions, exprime une idéologie d'extrême droite en disant à propos des immigrés : je pense que vous devriez partir. Pas seulement quitter la salle, mais quitter notre pays. Je ne veux pas de vous ici, ni dans cette salle, ni dans mon pays. […] On devrait tous les renvoyer », fulmine-t-il. Le très populaire guitariste scande le slogan du National Front d’extrême droite : « La Grande-Bretagne doit rester blanche «  (132) Ce n'est que longtemps, après, en 2017, qu'il déclarera : « J’étais tellement dégoûté de moi-même. C’était choquant et impardonnable. J’avais tellement honte de qui j’étais, une sorte de semi-raciste, cela n’avait aucun sens. »

C’est aussi dans ce film qu’il a cette phrase terrible : « J’ai pensé au suicide, mais je me suis dit que si j’étais mort, je ne pourrais plus boire », preuve de plus de cette intense dépendance à l’alcool à l’époque. » (133)

En 1977, il sort l'album slowhand en décalage, avec la fureur rock et punk de l'époque, un album « correct et satisfaisant, mais assez moyen dans l’ensemble, malgré ses trois titres phares et l’excellent « The Core ». Si la collaboration avec Glyn Johns est fructueuse, le résultat n’est pas à la hauteur de ceux obtenus avec les Who ou les Faces. Le producteur apporte toutefois à l’album une clarté sonore, une précision – tous les instruments sont à leur place et ce n’est pas le foutoir – que Clapton et ses musiciens n’ont plus connu depuis longtemps, telle la batterie de Jamie Oldaker parfaitement mise en valeur, pour une fois. Il est vrai que Glyn Johns passe pour un spécialiste de l’enregistrement des batteurs (John Bohnam, Keith Moon) grâce à sa méthode de placement des micros. » (141)

Puis arrive Backless en 1978. Dans une interview, il mentionne ses guitaristes préférés Brian May (Queen), Jeff Beck et Peter Green.

En 1980 sort l'album Just One Night, issu du concert au Budokan des 3-4 décembre 1979, live produit par Jon Astley, beau-frère de Pete Townshend, avec le guitariste entouré de nouveaux musiciens « apportant à sa musique un lifting attendu ». « La première nouveauté qui saute aux oreilles, c’est la place occupée par les claviers de Chris Stainton dont le jeu de piano omniprésent définit la nouvelle sonorité musicale du groupe. » (150) Just One Night est un énorme succès commercial. C’est un disque correct, au son propre et lisse, calibré pour le public du guitariste qui s’amplifie d’année en année. » (150) Il est suivi Turn Up Down qui bien qu’il n’existe pas officiellement, est un album d’obédience country rock.

Another ticket sort en 1981 et est marqué par le retour de la guitare : Clapton « joue en solo plus que sur aucun autre album de la décennie passée. Ceci est particulièrement flagrant sur « Floating Bridge » mais aussi sur l’entraînant « Catch Me If You Can » et ses duels croisés et le débridé « Rita Mae » qui clôt l’album de belle manière. Clapton a envie de jouer et cela s’entend. Au final, l’album est quasiment sans fautes, sans remplissages. » (153) Il est en tout cas de meilleure facture que Money and cigarettes (1983), où « le résultat est fade et décevant : trois bonnes chansons sur les six écrites par le guitariste, des reprises guère emballantes, c’est peu au final. Le disque respire le travail bien fait, possède un son plus punchy et direct mais l’inspiration est défaillante. » (158) En 1985 Behind the Sun « déroute les fans. Clapton a mis le pied dans un piège à loup mais il n’est pas le seul. Peu de musiciens de sa génération, sous prétexte d’être au goût du jour, échappent au formatage généralisé de la musique pop. Les anciens doivent se couler dans le nouveau moule que dictent les succès du jour Van Halen, Duran Duran, Eurythmics, Madonna, A-Ha et Phil Collins qui n’a pas été choisi par hasard. » (163) « Le guitariste s’en accommode et ce n’est pas la première fois qu’il accepte des compromissions. » (166)

Il élargit son activité avec des musiques de films, dont celle de l'arme fatale en 1987, puis sort August en 1986, « produit par Phil Collins, chapeauté par Tom Dowd, August prolonge et amplifie l’orientation pop amorcée avec Behind The Sun ainsi que tous les défauts liés à cette musique désormais commercialement formatée. Batterie suramplifiée, trame sonore à base de synthétiseurs, sonorités rock FM, tout est fait pour séduire les radios américaines à en dégoûter le vieux fan du guitariste. La production est typique des années quatre-vingt, c’est-à-dire fabriquée et livrée clefs en main pour les ondes des radios américaines. » (168)

« La vie d'Eric Clapton 1988 n’est que routine : tournée anglaise, concerts de charité, sessions en invité et travaux pour des musiques de film (Buster avec Phil Collins, Homeboy avec Mickey Rourke). En avril paraît le coffret Crossroads, une rétrospective de sa carrière en quatre CD (ou six vinyles), établie par son ancien label Polydor, et qui offre un véritable best of ainsi que de nombreux inédits. Orné d’un dessin du guitariste signé Ron Wood, le coffret rencontre un énorme succès et se place rapidement en tête des ventes aux États-Unis où la popularité du guitariste est toujours au plus haut : « Son succès m’a fait un bien immense. Il m’a montré combien de gens m’aimaient pour ce que je suis réellement. J’en avais besoin après une décennie à la recherche d’un compromis commercial, sous la pression d’une maison de disques qui ne voulait plus croire en ma valeur intrinsèque. Crossroads m’a décomplexé ». (170)

Journeyman (1989) est de ces surprises que l’on n’attendait plus, le signe d’une vitalité retrouvée, d’un nouveau souffle. L’album offre une large palette de styles et un mélange attrayant de reprises bien choisies et de compositions originales de qualité. (…) Le guitariste a toujours clamé que Journeyman était un de ses albums préférés. Même la critique le salua comme le meilleur disque de ses quinze dernières années. Journeyman est disque d’or en France. » (173)

24 nights (1991) est « un best of des quarante-deux concerts qu’Eric Clapton a donnés au Royal Albert Hall au cours de ces deux années. Peu d’indications dans le livret sauf la mention « This is a all live recording. No overdubs or fixes » (C’est un enregistrement tout en direct. Pas d’overdubs ou de corrections »). » (176)

Il enchaîne avec Unplugged (1992) sur la proposition de la chaîne américaine. MTV. Il « n’a rien de vraiment transcendant, excepté la version de « Old Love », et « Layla », et le véritable amateur de blues acoustique préférera sans doute les versions originales. Mais Clapton touche le cœur du public » (183) avec la chanson consacrée à son fils, décédé Tears In Heaven. L’album s’écoule à plus de vingt-six millions d’exemplaires dans le monde devenant l’album d’Eric Clapton le plus vendu de sa carrière. À la suite de quoi a lieu la cérémonie des Grammy Awards retransmis à la télévision sur CBS. « Nominé neuf fois, il en remporte six : meilleure performance vocale masculine pop, disque et chanson de l’année pour « Tears In Heaven », meilleure performance vocale masculine rock et album de l’année pour Unplugged et enfin meilleure chanson rock pour « Layla ». Pour sa sixième récompense, il reçoit une standing ovation. C’est la reconnaissance des professionnels du métier et des médias. Ému, le guitariste dit se sentir coupable de recevoir autant d’honneurs et remercie son fils pour l’amour et la chanson qu’il lui a donnée. » (185)

Du coup il est en position de force pour réaliser l’album de blues dont il rêve depuis deux ans, From the Cradle (1994), dans lequel il rend hommage aux maîtres et ses inspirateurs, et qui devient par là même un des meilleurs disques de sa carrière obtenant aussi un grand succès commercial par exemple se classant numéro un dans les charts américains et anglais, et aussi double disque d’or en France, une performance jamais atteinte par un disque de blues auparavant.

Après ce disque Clapton ne sait plus quoi enregistrer et « il s’en sort grâce à sa rencontre avec Simon Climie. Passionné par sa découverte de l’ordinateur et de la high-tech appliquée à la musique, le guitariste s’enferme aux Olympic Studios pendant presque un an et se plonge dans un travail intense de précision qui le conduit à passer six semaines sur quatre morceaux, comme le confie l’ingénieur du son Alan Douglas. Clapton coupe et colle, recoupe et recolle à l’infini les sons et les mots, remodèle le lendemain ce qu’il a terminé la veille. » (192) C'est la naissance de Pilgrim (1998) où « Eric semble être le passager et non le pilote d'un vaisseau qui s'envole pour un voyage intergalactique et se laisse bercer par une musique d’ambiance apaisante. C’est un virage à cent quatre-vingts degrés après la furia guitaristique et l’agressivité de From The Cradle et l’album déçoit plus qu’il ne donne de satisfactions. Pour une fois qu’il prend des risques, il échoue à convaincre la critique dans sa majorité, sauf Rolling Stone et le New York Times, lequel écrit : « Les meilleures chansons de cet album sombre de méditations blues expriment un chagrin et un désespoir étouffés qui déchirent jusqu'à l'os. L'album le plus sous-estimé de l'année. » (194)

Dans les années 2000 il s'attache à rendre hommage à d'autres musiciens comme BB King, puis à la mémoire familiale à travers reptile (2001) lequel « s’avère un album réussi et attachant, un succès commercial qui atteint les hauteurs des hit-parades. » (206)

Ces années ont été pour Clapton « une vallée de larmes durant lesquelles il a vu disparaître Stevie Ray Vaughan, son fils Conor, sa grand-mère Rose, son amie Alice Orsmsby-Gore, sa mère Patricia et son oncle Adrian, puis Curtis Mayfield et George Harrison. Conséquence de toutes ses tragédies, l’apparition d’un nouveau Clapton, qui, guéri de ses démons et addictions, est devenu un homme meilleur et plus humain, régénéré par une vie privée heureuse, une paternité assumée et la sagesse d’un homme au mitan de sa vie. Ces disparitions sont aussi pour le musicien l’occasion d’une réflexion sur sa vie. Clapton se penche sur son enfance et son adolescence. Plongeant au plus profond de lui-même, il ramène de ce voyage intérieur des albums comme From The Cradle, Pilgrim, Reptile et en 2004 deux disques d’hommage à Robert Johnson (Me and Mr Johnson et Sessions For Robert J.) Quand il découvre ce bluesman vers quinze ans, « c’est un choc immense et il ressent l’intensité de cette musique comme une expérience quasi-religieuse. Le jeune adolescent vit une passion totale, exclusive, entière, qui ira jusqu’à l’identification, avouant que jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, s’il rencontrait quelqu’un qui ne connaissait pas Robert Johnson, il refusait de lui parler : « Robert Johnson est pour moi le musicien de blues le plus important qui ait jamais vécu. Je n’ai jamais rien trouvé de plus profondément émouvant que Robert Johnson. Sa musique reste le cri le plus puissant que vous n'ayez jamais entendu. » (211) On y entend « une décontraction bon enfant. C’est léger et plaisant, plus proche des sonorités de Unplugged que des aspérités et de l’hommage appuyé de From The Cradle. Clapton dira que toute sa vie il avait eu l’intention de faire cet album mais qu’il n’était pas prêt. Loin d’être une imitation appliquée, l’album respire une chaleur humaine communicative et une joie de jouer évidente. Le succès est une fois encore au rendez-vous. » (212)

Il organise un nouveau crossroads guitare festival destiné à récolter de l’argent pour son centre d’Antigua, couplé avec une nouvelle vente aux enchères de ses guitares. L’événement, qu’il fait coïncider avec le début de la tournée américaine pour des raisons de logistique, a lieu à Dallas du 4 au 6 juin 2004. Il rassemble les plus grands guitaristes de la planète : B.B. King, Buddy Guy, Carlos Santana, J.J. Cale, Jeff Beck, John McLaughlin, Pat Metheny, Robert Cray, Jimmie Vaughan, Neal Schon, Steve Vai, Billy Gibbons (ZZ Top), Larry Carlton, Duke Robillard et bien d’autres encore sont au rendez-vous.

Back Home sort en 2005 où « la guitare existe mais elle est diluée dans le tout et plus imperceptible, à l’exception d’un ou deux solos. Back Home est comme la suite de Journeyman et de Reptile, auxquels il peut être comparé, pour sa texture sonore ouatée, son ambiance décontractée, son climat paisible et sa variété de styles qui navigue entre folk, pop, R&B, ballade soul et reggae, le tout saupoudré de cuivres discrets, de chœurs gospel et d’un groove professionnel impeccable (« So Tired », « One Track Mind »). » (216)

The Road to Escondido en 2006, marque le travail en commun avec J.J. Cale : « C’est la réalisation de ce qui est peut-être ma dernière ambition, travailler avec l’homme qui m’a inspiré depuis aussi longtemps que je me souvienne, il n’y a pas assez de mots pour décrire ce qu’il représente pour moi, musicalement et personnellement. » (220)

Old Sock sort en mars 2013, et il est le vingt et unième album solo d’Eric Clapton inaugurant son nouveau label Bushbranch, distribué par Polydor à l’exception du Canada et des USA. Vieille chaussette, c’est le titre de ce nouveau disque. Après sa découverte enthousiaste du nouveau single « Where Are We Now » de David Bowie, sorti en janvier 2013, Clapton lui envoie un message de félicitations. Bowie lui répond affectueusement avec cet attribut de vieille chaussette, comme les Français diraient « vieille branche ». Clapton le reprend pour le titre de l’album qu’il affuble d’un selfie pris à Antigua sous le soleil des Caraïbes. Produit par Clapton, Doyle Bramhall II, Justin Stanley et Simon Climie, l’album reprend le concept du disque précédent, en gros des chansons de son enfance écoutées par ses grands-parents, des standards des années trente comme « Our Love Is Here To Stay » de George Gershwin ou « The Folks Who Live On The Hill », chanté autrefois par Bing Crosby, tous profondément enracinés en lui, comme l’éternel « Goodnight Irene » de Leadbelly. Y figurent aussi des morceaux plus contemporains de J.J. Cale, Peter Tosh, Gary Moore ou Taj Mahal ainsi que « Every Little Thing » et « Gotta Get Over », composées par Doyle Bramhall II et ses acolytes. » (236) Un album qui semble une redite par rapport au disque précédent.

Puis I Still do (2016), où Clapton dit je continue « comme s’il s’étonnait d’être encore en activité à soixante et onze ans. I still do, autrement dit, je fais toujours des disques et des concerts. C’est peut-être le sens de cette affirmation positive mais c’est surtout, un hommage, une référence à sa tante Sylvia décédée l’année précédente : « Quand je suis allée la voir, je lui ai dit : “Je veux te remercier d’être qui tu es et de t’être occupé de moi quand j’étais un petit garçon.” Elle a dit : “Eh bien, je t’aimais, et je t'aime toujours [I Still do]. » (244) « Avec I Still Do, rien ne bouge. Les albums d’Eric obéissent depuis Clapton en 2010 à un concept identique, plus ou moins variable : un mélange de chansons originales, rarement plus de deux trois, du blues, du Robert Johnson, du J.J. Cale et des reprises de titres d'avant-guerre. » (245) Un disque agréable qui manque de tonus, encore plus laid back que d'habitude.



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