Une histoire de l'Allemagne depuis la deuxième guerre mondiale

    


Frank Trentmann, Les Allemands. Sortir des ténèbres (1942-2022), Grasset, 2025 (2023)


Introduction

Le sens de l'épargne soi-disant typiquement allemand, a dû être enclenché après l'hyperinflation de 1923 et la conversion monétaire de 1948. Le sens moral des Allemands a été volontairement construit dans la transformation de l'Allemagne après la deuxième guerre mondiale. Mais celle-ci repose en partie sur les préceptes protestants (Luther) où l'individu est central, c'est-à-dire la voix intérieure divine remplace l'autorité du prêtre. « Après la guerre, la conscience se transformerait en champ de bataille majeur où se déciderait ce que cela signifie d'être un bon Allemand, entre deux forces d'attractions rivales, celle du devoir envers l'État et celle de la résistance contre cet État. » (28) Cette position entraînerait des millions d'anciens combattants estimant avoir suivi leur conscience en honorant leur serment dans la guerre, dans l'attentat contre Hitler, ou à travers les manifestations de masse contre le réarmement, ou encore à travers le nombre croissant d'objecteurs de conscience. « Si la conscience oriente son écoute vers soi, la compassion, regarde vers l'Autre. » (28) Aussi doit-on interroger la question de la complicité de tous les Allemands car celle-ci implique que les individus sont tenus pour responsable de méfaits collectif. « Ecrire une histoire des Allemands à travers un prisme moral soulève une question élémentaire : au fond, pourquoi les sociétés modernes ont-elles une morale ? » (30) La morale est un outil de discipline et d'ordre social, mais elle peut devenir aussi un outil d'affranchissement. » (31) Pour traquer cette mémoire, le plus souvent intériorisée, il faut se scruter les traces dans la famille, le lieu de travail, ou la vie publique.


Première partie : la guerre allemande de ses héritages. De 1942 aux années 1960


1) Parsifal en guerre. La conscience troublée

On trouve dans des journaux intimes la trace des idéaux et des valeurs répandus en Allemagne avant la guerre : « le devoir envers la patrie et la noblesse du sacrifice, la foi dans le plan divin et dans le fonctionnement de l'esprit mondial, le fait d'être dur et plein d'âme, dans une mesure, de cultiver l'intériorité qui rendait la Kultur allemande supérieure à la civilisation matérialiste. » (44) Des journaux intimes qui sont aussi des journaux de guerre, laquelle semble le déchaînement d'une force cosmique, mais une guerre juste au regard du traité de Versailles, de 1918. Si ce soldat se bat « pour la pureté de la humaine », en revanche, « sa faculté d'empathie était bridée. » (46) Sa vision morale est tournée vers lui-même, celle « d'un chevalier pur et noble. » (47) De ce point de vue, les questions de responsabilité politique ne se posent pas.

2) Les gages du péché. De Stalingrad à la fin

Les nazis avaient fédéré des convictions déjà-là, comme le nationalisme, l'antisémitisme et l'anti bolchevisme. La partie résistante de la population, la classe ouvrière, fut brisée puis absorbée. Si les Allemands supportaient à cette violence, c'est qu'ils partageaient certains objectifs comme l'ordre, la régénération nationale et la stabilité économique. Mais les échecs militaires de Stalingrad ou les bombardements de Hambourg « fissurèrent l'âme allemande » : « ce fut le tournant moral de la guerre. » (53) Stalingrad révélait les faiblesses de l'armée allemande : arrogance idéologique, loyauté aveugle et logistique médiocre. » (53) En particulier, la dépendance au chef et à son autorité, pouvait coûter cher en efficacité. « Après Stalingrad, les dénonciations augmentèrent fortement attestant des tensions de plus en plus fortes au sein de la société allemande. » (65) En particulier, les hommes refusaient l'inéluctable dans ce déni qui permettait « de maintenir intact la foi et l'estime de soi. » (65) Un. indicateur du délitement de la société est le nombre de peines capitales : en 1941, 102 exécutions, en 1943, 1662 condamnations.

Il n'existait plus de frein moral, les Églises protestantes et catholiques s’étant ralliées à Hitler. « La modernité et la sécularisation sapaient la foi et l'autorité religieuse. Les nationaux–socialistes, espérait-on, allaient faire renaître le christianisme et le pays. » (74) Alors que c'est le contraire qui se produisit, puisque les Églises eurent de moins en moins de place. Ainsi, la population montrait peu de compassion à l'égard des juifs, ce qui induisait sa complicité. La seule réaction possible « c'était de la honte ». (91) Si à partir des années 60 la Shoah devint l'évènement déterminant de la guerre, en revanche, à cette époque-là, les massacres n’intéressaient pas, notamment les soldats prisonniers pour qui, comme pour les autres allemands, les juifs avaient été dépouillés de leur humanité. Il y a eu quelques résistants qui n’obéissaient pas tous à des motivations nobles, puisqu'ils pouvaient agir par mercantilisme, par solidarité de voisinage, ou pour préserver l'avenir.

Les soldats ou les nazis pouvaient agir aussi au nom d'idées ou objectifs rationnels, mais où la morale semblait absente. « L'autoconservation devenait une fin en soi. » (106) La difficulté de refuser les ordres s'expliquait notamment par la terreur et la peur - alors que l'analyse d'un certain nombre de cas de refus montre que ces derniers étaient peu réprimandés - ainsi que par l'obéissance aux ordres donnés. Mais à partir de février, ce fut la débandade avec environ 600 000 personnes hommes évitant d'aller servir en première ligne, ou bien le nombre de déserteurs (15 000 exécutions dans la dernière année de la guerre). Mais 8 millions de soldats continuèrent à se battre, par idéologie, peur des soviétiques, fierté, devoir, ou habitude. En janvier 1945, 60 % des prisonniers de guerre croyaient encore en leur Führer, et en avril 20 %. Pour beaucoup la guerre avait réduit leur vie à un simple choix entre la vie et la mort, il n'y avait pas de solution intermédiaire.

3) Les assassins sont parmi nous. De la culpabilité à l'amnistie

Si le sentiment de culpabilité était majoritaire dans l'Allemagne d'après guerre, elle s'accompagnait de pratiques de charité devant le désastre provoqué par celle-ci. Contrairement à une idée reçue qui voudrait que les Allemands ne pouvaient pas, dans les conditions matérielles dans lesquelles ils se trouvaient, avoir de considérations morales, celles-ci étaient bien présentes car les pauvres du monde entier ont ce genre de préoccupation. Pour autant, les Allemands étaient centrés sur des préoccupations proches et non sur les victimes (juives). Progressivement, « la culpabilité céda la place à la honte, et les poursuites judiciaires à l'amnistie. » (137) Les postures officielles étaient différentes entre la RDA et la RFA. La première se considérait comme vierge de tout passé nazi puisque l'antifascisme était sa philosophie fondatrice et donc la nation est allemande n'était pas responsable des crimes commis contre les juifs et ne leur devait rien. À l'ouest en revanche, l'identité se forgeait dans l'idée de continuité : l'État allemand avait survécu tout comme la nation allemande. Aussi devait-il endosser la responsabilité publique des crimes. Mais dans une conception si large que la nation pouvait perdre de vue la distinction entre les différents genres de crime. « En moins d'une décennie, le souci de la conscience privée, de la culpabilité personnelle et des actes de rédemption et de pardon, s'étaient largement transférés à l'État, sous la forme de traités internationaux, de paiements de dettes et de calculs d'administrateurs locaux occupés à comptabiliser les journées passées dans les camps de concentration et à les convertir en chèques mensuels versés aux survivants. La culpabilité privée cédait ainsi la place à la responsabilité publique. Seul subsistait la honte collective. » (139)

Mais le processus de régénération fut lent : 10 ans après la guerre, une organisation caritative protestante s'occupait encore de 250 000 personnes dans 4000 camps ; en juillet 1946, l'Allemand, moyen d'une vingtaine d'années pesait 59 kg, et en février 1948, il ne pesait plus que 52 kg.

Se posait aussi la question des réparations dans le processus de restauration morale : qui devait payer ? Uniquement les nazis condamnés ou le peuple allemand dans son ensemble ? Pour les alliés, la culpabilité et la honte étaient liées. Mais aux yeux des Allemands ? « Pour de nombreux prisonniers de guerre, la honte représentait un substitut à la culpabilité, et non pas une émotion sœur. » (152) La honte des crimes de masse, mais aussi la honte d'une Allemagne idéalisée. Si des historiens pouvaient qualifier le génocide de rupture dans la civilisation, pour les Allemands cela s'inscrivait dans un cadre différent, « comme le point culminant d'une longue crise spirituelle », d'un « combat profond et universel entre le bien et le mal ». « L'interprétation démoniaque deviendrait un élément récurrent de l'appareillage mental de la jeune république fédérale. » (159) Et de son côté, l'église catholique gardait le silence sur sa propre complicité.

Le philosophe, Karl Jaspers qui avait échappé à la déportation, réfléchit aux différents registres de la culpabilité : morale, métaphysique, judiciaire et politique. Il rejeta la culpabilité collective à ses yeux dénuée de sens. « Une nation, disait-il, ne possédait pas de caractère moral, mais uniquement une langue commune. Ce que l'ensemble des Allemands devaient accepter, c'était la responsabilité politique. » (168) Mais pour Anna Arendt, « la culpabilité métaphysique n'était pas réservée aux poètes et aux philosophes. Elle touchait à notre solidarité humaine, avec tous les autres, ici et maintenant. » (169)

Mais les termes du débat se trouvaient modifié, dès lors que le contexte international changea, et que la guerre froide fit son apparition. Au lieu de dénoncer, le fascisme, la radio Ouest allemande fustigeait le totalitarisme. « Les spécificités nationales de la culpabilité allemande, s'effacèrent encore davantage, les nazis et les bolchevique étaient considérés comme les symptômes d'une même maladie. » (172) Néanmoins, le procès de Nuremberg posa la question des responsabilités. Fut ainsi établi qu'il existait une loi universelle supérieure, s'appliquant aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité, au-dessus donc des conceptions que pouvaient avoir un Etat : « un acte ne devenait pas légal, parce que Hitler l'avait déclaré comme tel. » Mais la justice devait procéder à un exercice d'équilibre entre « la rétorsion. (faire payer le criminel), la punition (dédommager la victime), la réhabilitation (réformer le criminel), la dissuasion (protéger la société dans son ensemble) et la justification (appliquer la loi de manière à ce qu'elle soit respectée). » (177) La logique de l'entre soi prévalut. Par exemple un fonctionnaire nazi venu de l'extérieur fut condamné alors que le boucher local qui faisait partie des SS fut protégé par ses pairs. Fin 1947, 12 millions de questionnaires avait été soumis dans la zone américaine, mais seuls 631 000 dossiers avaient été traités. 41 % des individus avaient été amnistiés, blanchis ou suspendus ; 47 % classés comme opportunistes et 10 % comme personnages mineurs. Seuls 2 % furent classés dans la catégorie des activiste et 0,1 % seulement furent jugés coupable à titre principal. (181) Dans la zone soviétique, la dénazification s’arrêta aussi en 1948. Avant même le déclenchement de la guerre froide, les amnisties se succédaient par vagues dans un souci de reconstruction et non de réparation que ce soit en Allemagne, de l’Est ou de l'Ouest. En 1951 la loi permit aux fonctionnaires et aux militaires de carrière de retrouver leurs anciens emplois et pensions. Au cours des six décennies après la guerre, sur un total de 172 294 individus dont le dossier fut examiné seulement 10 % furent inculpés et seuls 6656 furent condamnés la plupart à des peines légères. Les Allemands dans leur masse s'opposaient à la dénazification, car c'était des Allemands ordinaires qui avaient dénoncé, pillé ou roué de coup leurs voisins. Proportionnellement, l'Allemagne de l’Est prononça à plus de condamnations, mais accordait plus d'importance aux prisonniers de guerre, aux prisonniers politiques et aux travailleurs forcés. À l'Ouest, on était plus préoccupé par les crimes contre les civils dont les handicapés, les dénonciations, les crimes des SA et les exécutions des derniers mois de la guerre. Le meurtre des juifs suscitait peu d'intérêt tant à l'Ouest qu’à l’Est. En RFA, « pour chaque tribunal qui punissait les effets de complicité, un autre s'abstenait : tout le problème était là. » (194) Les arguments de la défense étaient toujours les mêmes : une bonne moralité, une intention présumée d'empêcher de plus graves sévices, une absence d'intention criminelle et, surtout, l'obéissance aux ordres, sous la contrainte » (196) L'anticommunisme étant une composante de ce nouveau régime, il poussait à réintégrer les anciens nazis. D'ailleurs, les juges chargés d'enquêter s'étaient le plus souvent auto-amnistiés : à la cour fédérale de justice, trois avocats sur quatre avaient exercé sous le régime nazi, alors que en RDA, la majorité des juges furent révoqués. Les crimes étaient jugés en raison de motivations et de profils individuels. « Les crimes nazis semblaient provenir du psychisme dérangé et des désirs sadiques d'individus « pathologiques », plutôt que de l'intérieur de la société « normale » et éduquée de la classe moyenne qui avait, en fait, et de son propre chef, fourni aux nazis, tant d'officiers, d'enseignants et d'avocats. » (202) La verticalité rassurante de la société sous l'emprise nazi constituerait après-coup une excuse d'irresponsabilité individuelle : toute la responsabilité revenait aux chefs.

Si la société dans son ensemble semblait vouloir oublier, et amnistier le plus grand nombre, à partir des années 60, apparut une volonté de se confronter avec ce passé. En 1951, 32 % des personnes interrogées admettaient que l'Allemagne portait l'entière responsabilité de la seconde guerre mondiale et dix ans plus tard ils étaient 53 %. En 1955, 48 % des Allemands répondaient encore que sans la guerre, Hitler aurait été l'un des plus grands hommes d'État allemand de tous les temps et cinq ans plus tard, ils n'étaient plus que 36 %.

4) Faire (un peu) amende honorable. Réparation et expiation

Les bases de la nouvelle démocratie : la protection des libertés individuelles, l'autonomie relative des Länder fédéraux, le respect de l'opposition parlementaire, une économie sociale de marché.

À la suite de Karl Jaspers, il n'était plus question de porter un jugement moral sur la société dans son ensemble, car celle-ci était la propriété de l'individu. « Mais qu’advient-il de cette morale collective lorsqu'un État assume la responsabilité publique des fautes commises au nom d'une nation ? La transformation de la culpabilité individuelle en responsabilité politique a-t-elle insufflé aux Allemands, plus ou moins, le sens des responsabilités et du remords pour les fautes commises ? Quelle est la question essentielle ? » (218)

La restitution des biens illustre cette question. Les juifs ne réussirent à partir de 1933 à transférer qu'un quart de leurs biens à l'étranger ( soit 65 : 4 = 16 milliards d'euros) qui, pour le reste (50 milliards d'euros) furent confisqués. Au cours des 40 années d'après guerre, les Allemands de l'Ouest ne restituèrent que 3,5 milliards d'euros. Car les Allemands s'estimaient eux-mêmes victimes, et ils y eut « une surenchère politique dans la lamentation et une bataille pour la reconnaissance » (231) : veuves de guerre, mutilés, expulsés, bombardés, tous voulaient être entendus. Aussi, si d'après un sondage de 1949, 54 % des personnes interrogées pensaient que l'Allemagne avait un devoir à l’égard des juifs allemands survivant, 31 % pensaient le contraire et 15 % étaient indécis. Mais une enquête de 1946 avait demandé aux Allemands qui ils souhaitait voir bénéficier d'une aide et 63 % d'entre eux souhaitaient que ce soient les mutilés de guerre, puis 57 %. les bombardés,, 48 % les veuves de guerre, et seulement 25 % mentionnaient les victimes politiques des nazis et 18 % les juifs. Quand la situation s'améliorera cinq ans plus tard, 68 % des Allemands soutenaient l'aide aux juifs, mais ce chiffre restait inférieur aux autres catégories. « Il existait une hiérarchie de l'empathie, les juifs allemands continuaient d'être relégués en bas de l'échelle. » (232)

Deux clivages traversaient la société allemande : celui qui séparait les personnes ayant perdu leur logement et celles qui ne l'avaient pas perdu ; celui qui séparait ceux ayant perdu un membre ou des êtres aimés et ceux qui étaient indemnes. 12 millions de personnes avaient été chassées d'anciennes provinces allemandes comme la Prusse orientale. L'État s'attacha alors à transférer de l'argent vers les populations nécessiteuses qui avaient perdu des biens, mais en tenant compte de la richesse des individus. 57 000 000 de demandes furent déposées… L'autre question était donc celle des pensions allouées aux victimes de guerre. Par exemple, l'association des mutilés comptait 1,3 millions de membres en 1951. Les soldats bénéficiaient d'une pension égale à celle des survivants des camps nazis. La commémoration mélangeait aussi soldats et civils allemands à côté des victimes des nazis. Cette réintégration des soldats comme victimes, fut accélérée avec l'anticommunisme.

À côté de cela, l'État allemand s'attachait à réparer les dommages faits aux juifs, Adenauer visant à rétablir la réputation et la position de l'Allemagne dans le monde. La plupart des versements à Israël étaient exécutés sous forme d'exportations allemandes. Si d'autres pays, comme la France, la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, exerçaient des pressions pour que les résistants étrangers et les victimes étrangères soient inclus au titre des réparations, l'Allemagne de l'Ouest refusa soutenue par les États-Unis craignant qu'une avalanche de revendications n’enterre l'économie allemande et n'entraîne l'Europe occidentale dans sa chute alors que la guerre froide montait.

Mais au bout du compte, à la fin du XXe siècle, l'Allemagne, de l'Ouest aura versé l'équivalent de 159 milliards d'euros. Mais la grande majorité des victimes de l'Allemagne nazie ne virent pas arriver un centime. « La loi était unilatérale et discriminatoire à l'égard de nombreux groupes de victimes. Elle ne prévoyait d'indemniser que les survivants allemands pour leur souffrance et leurs pertes. » Elle n'indemnisait pas les héritiers et exclut de nombreux survivants étrangers. « « Les gouvernements, les tribunaux et les entreprises d'Allemagne de l'Ouest luttèrent avec acharnement pour préserver la ligne de démarcation entre les victimes éligibles et celles qu'il ne l'étaient pas. (249) Adenauer voulait régler les comptes, afin que le pardon puisse advenir, et donc pouvoir tirer un trait sur le passé une fois pour toutes, alors que pour les victimes, recevoir une indemnisation ne signifiait pas que l'on pardonnait les auteurs de ces actes.

La politique de réparation libéra les citoyens Ouest-allemands « du fardeau de leur responsabilité personnelle. » (256) Mais sur le demi million de personnes qui fuirent l'Europe occidentale pour échapper aux nazis, seulement 5 % revinrent. Un peu moins de 15 000 membres de la communauté juive rentrèrent en Allemagne, auxquels s'ajoutèrent 15 000 allemands persécutés. « Le retour était l'exception et non la norme.. » (257) Grâce à la politique de réparation, ce nombre atteignait en 1959 21 000 membres. Mais l'antisémitisme persistait malgré le travail de certains auteurs. Les pièces de théâtre n'étaient pas « une quête de réconciliation, mais visaient plutôt la rédemption de l'âme allemande. » La pièce qui fut la plus vue, le journal d'Anne Frank, finissait par ces derniers mots de l'auteur : « je crois, malgré tout que dans le fond de leur cœur, les hommes ne sont pas méchants. Je continue de croire à la bonté innée de l'homme. » « Le livre et la pièce se conjuguèrent pour faire d’Anne Frank, le visage humain de l’Holocauste » (277) ce en quoi les Allemands avaient besoin de croire et de s'identifier.

Mais loin de mettre un terme à la présence du passé, la politique de réparation eut pour conséquence que celui-ci se manifeste de nouveau au cours des décennies suivantes, car « il devenait plus facile d'affronter le passé et de parler de culpabilité et de réconciliation, une fois que l'État avait assumé la responsabilité publique des crimes nazis (…) et que les Allemands n'avaient plus à s'inquiéter d'un châtiment personnel. Ce qui restait rare, c'était l'expiation. Comme l'écrivait à l'époque, le philosophe juif autrichien et israélien, Martin Buber, la véritable expiation ne se limitait pas à la purification de l'âme : elle exigeait de la personne qu'elle change sa relation au monde. Seuls quelques Allemands s'étaient engagés dans ce périple. » (290)


Deuxième partie : une nation, deux états. De 1949 à 1989


5) La maison de la démocratie. Libéraux, mais dans certaines limites

Une loi fondamentale fut adoptée en 1949, qui protégeait la dignité humaine, le droit aux libre développement de la personnalité, la liberté d'expression, la liberté d'association et l'égalité devant la loi. Le pouvoir dépendait entièrement du parlement et une structure fédérale d'États contrôlait la concentration du pouvoir. Mais comme la culture démocratique, repose sur le respect d'autrui, l'acceptation de la différence et le débat, ces éléments n'étaient pas acquis d'avance.

D'abord, l'école jouait un rôle essentiel dans l'éducation démocratique, car une opinion répandue voulait que le culte de l'obéissance ait fait des Allemands des soumis. Aussi les Alliés Décidèrent que les écoles devaient en enseigner la responsabilité civique et il « en résultat la création de conseils d'école, de journaux d'élèves et de parlements d'élèves. » (301) Un nouveau cours fait son apparition, celui de l'étude de la communauté : respect des autres, camaraderie, volonté d'aider, échanges ouverts et compromis étaient quelques-uns de ses objectifs.

Ensuite, sur le lieu du travail où l'une des principales revendications était la cogestion ou la participation.

Enfin, dans les activités de loisirs aussi des communauté soutenaient le travail de groupe et l'autogestion.

La jeune démocratie fut en butte au terrorisme avec la bande Baader, mais ses actes eurent l’effet inverse de celui escompté, « ils stabilisèrent la jeune démocratie. » (319) Ce qui visait le pays était la question de l'avortement qui était toujours considéré comme un délit alors qu'en RDA il était autorisé. Ce n'est qu'en 1995 qu'il devient légal. Ce qui augmentait, c'était la culture de soi : « cette nouvelle orientation s'appuyait sur une transformation matérielle qui touchait presque tous les aspects de la vie [avec] l'augmentation du temps, libre, de l'éducation, des emplois, flexible, des médias et de la mobilité. » (333)

Bien que la loi fondamentale défendait l'égalité des citoyens, certains continuaient d'être exclus comme les homosexuels, les Sinti, les Roms, qui souffraient de discriminations, étaient la cible du bureau fédéral d'enquête truffé d'anciens nazis. En particulier 50 000 personnes furent condamnées pour homosexualité et malgré les recours, la cour constitutionnelle défendit la loi fondamentale qui disait que le droit aux libre développement de la personnalité est limité par la loi morale.

Un fait massif de l'Allemagne d'après guerre était le nombre de handicapés : 4 millions rien qu'en Allemagne de l'Ouest. Mais ils n'existaient pas en tant que groupe. Dans les communautés religieuses, le handicap continuait d'être considéré comme une punition de Dieu pour les péchés de la mère. Et beaucoup considéraient l'euthanasie comme la meilleure solution. Par exemple, en 1980, le tribunal de Francfort donna raison à une vacancière qui attaquait un voyagiste l'ayant mis en présence de handicapés, lesquels avaient gâché ses vacances par leurs cris inarticulés et leurs crises de démence. Le jugement disait que l'intégration des handicapés était un objectif louable, mais ne pouvait pas être imposé à des clients. Une contre enquête montra que ces personnes étaient atteintes d'infirmités motrices cérébrales et non pas d'handicap mental. Elles étaient calmes, amicales et tout à fait alertes. Aussi le 8 mai 1980, plusieurs milliers de citoyens handicapés et leurs amis se rassemblèrent à Francfort pour protester contre le verdict le jour d'anniversaire de la chute du Reich. Mais le verdict fut confirmé et le journaliste auteur de la contre enquête condamné pour diffamation.

6) Un nouveau peuple socialiste. Les nombreuses morales de la RDA

La morale socialiste, mettait l'individu à l'unisson de la collectivité. Toute exploitation ayant disparu, comment des conflits pourraient-ils surgir à l'avenir ? Mais les idéaux eux-mêmes pouvaient être contradictoires, les gens pouvant se soucier de leurs concitoyens dans leur quartier, mais pas beaucoup de leur pays ou vice versa. On pouvait se soucier de ses collègues de travail sans être impliqué syndicalement. « La morale aide les individus à choisir entre différentes voies d'action, mais chacun arrive à ces carrefours avec sa carte routière. En fin de compte, la quête socialiste de l'harmonie produit plus de dilemme moraux qu'elle n'en résolut. » (372) Après la réunification deux points de vue, s'opposer : celui de la Stasi et celui de la crèche. Le premier voyait la RDA, comme une dictature où des gens s'espionnaient les uns les autres. Le deuxième mettait en avant les réalisations sociales, crèches gratuites, dispensaires, loyers bon marché et emplois garantis.

Le fondement de l'RDA, c'était l'occupation soviétique, elle n'avait ni âme nationale ni mémoire historique. En 1952, Staline proposait aux puissances occidentales la réunification de l'Allemagne, en échange de sa neutralité et de sa démilitarisation. En 1953, il déclara : « nous n'avons besoin que d'une Allemagne pacifique. Qu'ils appliquent ou non le socialisme, cela ne change rien. La RDA ? Que vaut-elle, la RDA ? Ce n'est même pas un État digne de ce nom. » Aussi l'industrialisation et la collectivisation étaient freinées et la consommation stimulée « afin de contenir les tensions à l'intérieur du pays. » (377) Mais la même année des grèves et un soulèvement eurent lieu qui furent écrasés par les chars soviétiques. Le socialisme fit souffrir des groupes précis : propriétaires d'usine, agriculteurs, petits entrepreneurs, médecins, avocats et chrétiens fervents. Ceux-là prirent la tête du mouvement de fuite vers l'Ouest, surtout à la fin des années 50. Mais des facultés d'ouvriers et de paysans furent instituées et l'éducation populaire de masse fit son apparition. L'adhésion au Parti était un gage de mobilité sociale.

Les années 60 furent les années du miracle économique avec des salaires qui augmentaient de 15 %, et en 1966 la semaine de travail ramenée à 45 heures. Puis la semaine de cinq jours, un an plus tard. Mais la contrepartie, ce fut les maladies de l'abondance avec le surpoids. Si les loisirs se développé, c'était au prix d'une répression, les membres de la jeunesse socialiste, grimpant sur les toits pour détruire les antennes de télévision, orientées vers l'Ouest. Mais la musique rock, les clubs de jeunes, les blue-jeans furent tolérés. Les dépenses courantes étaient modérées : en 1960, les ménages ne consacraient que 4 % de leurs revenus aux dépenses de logement d’eau, de gaz et d'électricité, et ce pourcentage descendit même en 1980 à 2 %. Les crèches se multiplièrent, les allocations familiales augmentèrent et la durée du congé de maternité fut prolongé : à partir de 1976, les nouvelles mères touchaient 80 % de leur salaire pendant six mois, puis jusqu'à 12 mois. Mais la RDA vivait au-dessus de ses moyens. Le crédit s'absente : en 1970, le pays devait 12 milliards de marks, 43 milliards en 1980 et 123 milliards en 1988, ce qui en faisait le champion du monde de l'endettement. Une analyse du Politburo en 1989 estimait qu'il aurait fallu réduire le niveau de vie de 25 à 30 %.

La surveillance se développait : en 1950, on comptait 30 000 collaborateurs, en 1989, ils étaient 189 000. Cette police d'État constitua des dossiers sur 4 millions d'Allemands et ouvrait plus de 90 000 lettres par jour. La surveillance et les dénonciations touchaient tous les domaines de l'existence. Une enquête ultérieure, montra que seulement le quart des collaborateurs disaient avoir agi sous la contrainte.

Les années 60 furent marquées par une opposition entre les attentes collectives et désirs individuels. Tout cela était consigné dans des lettres que les gens envoyaient au gouvernement, mentionnant les conditions de logement, les pénuries de biens, les listes d'attente pour le téléphone et les voitures, les pensions et les conditions de travail, puis les demandes d'autorisation de se rendre en occident. Un exemple de lettre qui montrait l'attente déçue : « j'ai toujours eu un principe : celui qui donne quelque chose à notre société a le droit moral de recevoir quelque chose en retour de la part de la société. » (cité p. 414) La richesse et le luxe devenaient une chose enviable. « Si, en 1985, les RDA existait encore dans le présent, elle avait perdu ses droits sur l'avenir. Le projet d'inculquer une nouvelle morale socialiste avait échoué. » (426)

7) En quête de la Heimat. Est et Ouest

Avec l'énorme population de déplacés, la reconstitution de la patrie était une opération de longue haleine. Si en août 1945, les Alliés avaient stipulé que les transferts devaient se faire de manière ordonnée et humaine, la brutale réalité avait été tout autre : on pouvait les qualifier d'expulsions sauvages, « comme si la vengeance refoulée des populations tchèques et polonaises locales avait spontanément éclaté contre les cinquièmes colonnes nazies restées en leur sein. » (434) Alors qu'ils partageaient la même nationalité, les populations locales se demandaient : « pourquoi faut-il qu'ils viennent chez nous ? » » (438) « Vaincus et divisés, les Allemands se repliaient sur leur communauté et leur région pour y puiser leur identité. L'afflux soudain d'Allemands de l’Est, avec leurs coutumes, dialectes et intérêts propres, détruisait l'ultranationalisme. » (440) Le flux des départs de RDA accentuait la pression puisqu'entre 1949 et 1961, 2,7 millions de personnes avaient fui vers l'Ouest. « Elles étaient accueillis par un mélange similaire de charité et d'hostilité. » (458) 400 000 personnes déçues par l'Ouest retournèrent en RDA. Elles étaient rejointes par 200 000 autres Allemand de l'Ouest, choisissant la RDA par communisme, pour le travail, un logement ou l'amour. Mais la question du logement y était encore plus catastrophique. Aussi étaient-elles considérées avec méfiance car comme concurrents. D'ailleurs, les deux tiers repartirent en Allemagne de l'Ouest.

D'une manière générale, les expulsés étaient malheureux : 20 % de chômeurs (contre 6 % pour les locaux) ; taux de suicide élevé, 25 % avec un logement et 67 % vivaient dans une sous-location (contre 27 % pour les résidents de longue date). Au lieu d'une assimilation forcée comme en RDA, ces populations déplacées préservaient leurs coutumes, mais progressivement, elles s'intégraient et à la fin des années 50 la Fédération des expulsés ne comptait plus que 2 millions de membres, soit le tiers de ses effectifs du début de la décennie. Car contrairement à d'autres migrants, ils étaient instruits, parlaient allemand, étaient détenteur de droits tel que le droit de vote. Ils fournissaient aux entreprises allemandes une main-d'œuvre qualifiée et bon marché. Et lorsque la guerre de Corée avait éclaté en 1950, « elle avait procuré à l'industrie allemande une occasion en or. Leurs concurrents étant mobilisés par une guerre, les entreprises allemandes pouvaient exporter et se développer. » (478) Cette aubaine par le début du boom économique. Hormis le travail, le mariage constituait la deuxième voie d'intégration : en 1952, en Bavière 72 % des expulsés se mariaient avec un autochtone.

8) Guerre et paix. Le dilemme des armes

Le pays demeurait traumatisé par la guerre, et la création d’une nouvelle armée en 1955, la conscription en 1956 et l'engagement en faveur des bases nucléaires américaines en 1958 déclenchèrent des grèves et des manifestations de masse. Car le chancelier Adenauer se souciait peu de l'opinion publique, et la répression des manifestants anti guerre fut féroce : arrestation de 7000 d'entre eux et 1000 passèrent en justice. Mais cette politique avait le soutien de la papauté (par anticommunisme), marginalisant ainsi les cercles de jeunes catholiques militants pour une Allemagne neutre. Et fut rejoint par le SPD qui dans sa quête de pouvoir rompit avec le mouvement pacifiste et accepta l'OTAN. Ce processus se faisait aussi avec l'idée d'un réarmement moral et donc la requalification des anciens militaires, lesquels demandaient « le rétablissement de leurs droits à pension et la libération de leurs camarades (les « soi-disant criminels de guerre ») et la reconnaissance publique du fait qu'ils avaient combattu honorablement. Adenauer s’y plia. » (494) La notion d'honneur était mise en avant, et pour les soldats il se trouvait à un niveau supérieur à celui du simple civil, préoccupé par ses intérêts privés ; l'enjeu pour les militaires se situait à ce niveau-là : « Contrairement aux partisans « lâches » qui s'appuyaient sur des embuscades, les soldats allemands étaient de « vrais mecs » qui affrontaient l'ennemi. Il se battait avec acharnement mais toujours de manière propre et loyale. » (503)

Si le mouvement pacifiste inonda le monde après la guerre, il eut une résonance puissante en Allemagne, le plus important d'Europe. Il se mêla à l’antiaméricanisme, et, après l'avènement d'Hitler, il donnait l'opportunité à de nombreux Allemands de se confronter à cette épreuve de vérité. Les Églises étaient partagées, mais le synode de 1958 décida que le stationnement d'armes nucléaires était une quête chrétienne de la paix. Mais des pasteurs offraient leurs conseils aussi bien aux soldats qu'aux objecteurs de conscience. « En fin de compte, c'était à chaque individu de décider dans quelle direction l'orientait sa propre conscience. » (547) Et la force du mouvement pacifiste reposait sur ses capacités à séduire les jeunes comme les vieux. Car la peur de la guerre nucléaire se fit de trois manières : il y avait d'abord la crainte d'un renouveau autoritaire, voire néofasciste avec des lois adoptées en 1968 qui conféraient au gouvernement des pouvoirs étendus en cas d'urgence : « notre non à la bombe est un oui à la démocratie » proclamaient les manifestants ; deuxièmement, il eut le Vietnam : si en 1962, 63 % des Allemands pensaient que la menace communiste demeurait très grande, en 1971, ils n'étaient plus que 39 % à le penser ; enfin, la violence était généralisée et donc la nécessité de la paix s'imposait. « Les signes d'agressivité étaient partout : émeutes, brutalités policières, sport, cinéma – et même une conduite automobile agressive sur l'autoroute. «  (552) Si en 1983, plus de 4 millions de citoyens avaient signé l'appel et plusieurs centaines de milliers de personnes se donnèrent la main pour former une chaîne humaine de 108 km. Mais cela n'empêchait pas et le Helmut Kohl de déloger, le SPD de Schmidt en 1982.

Au cours de cette même période, l'objection de conscience et le service alternatif se développèrent car ils étaient synonymes « d'épanouissement personnel, de solidarité sociale et de démocratie vécue. » (567) Le 500 000e objecteur de conscience fut reconnu en 1982, Et en 1990, 25 % des hommes s'étaient portés candidats à un service civil.

Mais en 1993, un arrêt du parlement validé la décision du gouvernement de déployer des avions en Bosnie. Pour la première fois depuis 1945 des militaires allemands étaient engagés au combat. La Bundeswehr était réhabilitée : « c'était une force défensive, pacifique et humanitaire dont les soldats qui avaient volé sous une pluie de balle pour aller ravitailler les affamés de Sarajevo. » (582) La leçon qu'en retirait die Welt était que les victimes des camps de concentration avaient été sauvées par des soldats, des chars et des fusils, pas par des manifestations pacifiques.

9) Étranger chez soi. Les difficultés de la différence

Le terme Gastarbeiter signifiait bien le sens qu'on donnait aux travailleurs étranger, des travailleurs invités. D'ailleurs, 11 millions de personnes venues travailler en Allemagne de l'Ouest pendant le boom économique retournèrent dans leur pays d'origine, mais il y en eu aussi 3 millions qui décidèrent de rester. Un autre exemple montrant une intégration limitée : entre 1973 et 1986, 900 000 résidents turcs étaient éligibles à la naturalisation et à peine 8000 en avaient fait la demande. Aux yeux des travailleurs immigrés, la RFA n'était ni démocratique ni particulièrement sociale. Tout au long des années 60, les taxes sur leur salaire et leur consommation rapportaient dix fois plus de recettes publiques que ce que l'État avait dépensé pour eux. De plus, les logements sociaux et les places en crèche étaient d'abord attribués aux Allemands. La situation s'améliorerait au cours de la décennie suivante, puisqu'en 1980 92 % des enfants des familles immigrés étaient scolarisés. Mais seulement un adolescents sur cinq décrochait un apprentissage. Les enfants migrants finissaient généralement dans des écoles spéciales. Et » en 1980 près de la moitié des demandes d'ouverture d'entreprise émanant d'étrangers non membres de la CEE étaient rejetées ; seules la Suisse et l'Autriche se montraient plus restrictives. » (610) Et le pourcentage d'Allemands estimant que les travailleurs invités devaient rentrer chez eux passa de 39 % 1979 à 60 % en 1982.

En RDA, la situation n'était guère plus enviable : les travailleurs immigrés étaient ponctionnés sur leur salaire, leur durée de séjour étaient limitées à cinq ans, leurs droits étaient moindres et leur non-respect conduisait à une expulsion. En particulier, ils ne pouvaient pas avoir d'enfants ou entamer une nouvelle vie. Ils étaient voués à retourner au pays.

La question des boat People enflamma l'opinion : alors que l'Allemagne avait absorbé 12 millions d'expulsés après guerre, 30000 Vietnamiens étaient jugés de trop. Des associations tentaient de sensibiliser notamment à travers des jeux de société. Mais la chasse aux faux réfugié, s’amplifia, ce qui avait des répercussions sur les vrais demandeurs d'asile. Les tribunaux avaient aussi une lecture restrictive de la persécution comme motif pour demander l'asile. « Selon un expert constitutionnel, les critères devenaient si restrictifs que même les juifs du soulèvement du ghetto de Varsovie n'auraient probablement pas une chance d'obtenir l'asile chez nous. » (641)


Troisième partie : après le mur. 1989 à 2022


10) Unis est divisés. Le coût de la liberté

La réunification avait pour les Allemands de l’Est des conséquences difficiles : fin de la vie qu'ils connaissaient, perte de leur emploi, 2 millions d'entre eux étaient partis vers l'Ouest, le taux de natalité s'était effondré. L'extrême droite siégeait de nouveau au parlement fédéral pour la première fois depuis les années 1950. Le chancelier Kohl avait renoncé au mark allemand en échange du soutien français à la réunification. Si 3 millions de personnes franchirent la frontière le 17 novembre 1989, en revanche, les enquêtes d'opinion révélèrent que plus d'un tiers des Allemands de l'Ouest considéraient la RDA comme un pays étranger. Mais les élections de 1990, montrèrent un vote écrasant en faveur de la réunification.

L'ancienne économie est allemande montrait ses faiblesses : en quatre ans, un tiers des 12 000 entreprises furent liquidées, deux travailleurs industriels sur trois furent licenciés. Une République de travailleurs se transforma en une société d'assistés : en 1994, le taux de chômage atteignait, 15 % et 10 ans plus tard 20 %. 2 millions de personnes se retrouvaient en préretraite ou en stage de reconversion. La dette nationale doubla en 1994, l’augmentation des impôts et des cotisations entraînaient une hausse des coûts qui nuisait aux exportations et aux investissements en entraînant des pertes d'emploi et une augmentation du nombre de bénéficiaires de l'aide sociale. Un cercle vicieux s'enclenchait, expliquant la colère des Wessis à propos des Ossis paresseux.

De plus, le nombre de fonctionnaires dans l'ancienne RDA était disproportionné : 2 millions de personnes soient deux fois plus qu'à l'Ouest. Et tous ne furent pas recasés. Si la Stasi fut supprimée, il n'y eut pas de chasse collective à ses anciens membres, les révocation nécessitait une preuve de culpabilité personnelle. Si des poursuites pénales eurent lieu, sur les 75 000 procédures, 1021, poursuites aboutirent contre 1737 accusés et un peu plus de la moitié furent condamnés : dopage sportif, délit économique, mauvais traitement infligé à des prisonniers. Seules 580 personnes furent incarcérées, 266 pour des délits violents à la frontière, 169 pour avoir détourné le cours de la justice, 38 pour des délits liés à la Stasi, le reste pour dénonciation, corruption et mauvais traitements. « Alors que la République Démocratique Allemande était publiquement qualifiée d'État illégal, les tribunaux ne punirent finalement que quelques centaines de criminels. » (680) Par la suite, « une décennie de chômage, d'incertitude et de désorientation en amenait beaucoup à oublier à quel point ils avaient trouvé la RDA insupportable en 1989. » (686) En 2020, le gouvernement allemand faisait le bilan : pour les Allemands de l’Est, le PIB par habitant avait quadruplé, l'exode démographique avait cessé en 2014, et l'écart entre les pensions de retraite s'était réduit. En 2018, le revenu des ménages est-allemands représentait 88 % de celui des ménages d'Allemagne occidentale.

Le gouvernement Schröder remit en question la loi du sang pour attribuer la nationalité allemande : si l'un des deux parents étrangers avait vécu dans le pays pendant huit ans, les enfants étaient autorisés à garder les deux nationalités. Aussi, les conservateurs mirent l'accent sur la culture nationale pour distinguer les vrais Allemands. Mais la question était « de savoir en quoi consistait ce noyau présumé dans une société où les goûts, les modes de vie et les communautés étaient multiples. » (692)

11) Dans le vaste monde. L'Allemagne atteint ses limites

Alors que la RFA était tournée vers l'Atlantique, la nouvelle Allemagne se tournait de plus en plus vers l'Est, les marchés de Europe orientale, la Russie et la Chine. Les révolutions de 1989–90 avaient ouvert à de nouveaux marchés et à une main-d'œuvre qualifiée bon marché. Le développement de la Chine créait par millions de nouveaux clients de la classe moyenne avides de voitures et de produits allemands. Plus que jamais l'Allemagne vivait de ses exportations. En 2010, elle représentait la moitié du PIB contre un tiers 10 ans plus tôt, sous-estimant d'ailleurs la part croissante d'usines ayant déménagé à l'étranger : en 2017, pour la première fois Mercedes construisait plus de voitures hors de ses frontières qu'en Allemagne. Cette politique de délocalisation accompagnée par le SPD, entraîna la chute des votes en sa faveur de 39 % 2002, à 23 % en 2009.

Lorsque la crise financière éclata en 2008, et qu'elle eut des conséquences sur certains pays européens dont la Grèce, l'Allemagne adopta une position dure alors que lors de la conférence de Londres sur la dette en 1953, elle avait vu la moitié de sa dette annulée, ce qui lui avait permis de lancer son miracle économique.


Quatrième partie : essayer d'être bon. Des années 1950 à nos jours


12) Questions d'argent. Économes, riches et inégaux

Bien que le pays ait vu son épargne anéantie à deux reprises (hyperinflation des années 1920 et l’après guerre mondiale), il n'en avait pas moins recommencé à épargner, le taux d'épargne tournant autour de 10 % depuis les années 60, chiffre parmi les plus élevés au sein des pays développés. « Le culte de la stabilité était le produit de la politique et des intérêts. Il exprimait une vision particulière de l'équité fondée sur le mérite : le succès allait à ceux qui travaillaient dur et vivaient avec modération. (754)

En 1948, les Alliés procédèrent à une réforme monétaire : chaque habitant reçut 60 Deutschemarks en espèces pour 60 Reichmarks et tous les soldes supérieurs à cette somme furent convertis au taux de 1 pour 10. La conversion était avantageuse pour les personnes endettées puisqu'elles annulaient 90 % de leur dette d'un coup, mais pour les épargnants c'était un désastre. Pourtant, l'Allemagne comme le Japon ou l'Italie, avaient besoin de capitaux pour reconstruire et donc de l'épargne afin que les banques puissent prêter de l'argent à l'industrie ; il y eut donc une politique d’avantages fiscaux. De la même façon en RDA l'épargne était massif, puisque le logement, la santé et la sécurité pour les personnes âgées étant assurés, les gens pouvaient épargner, générant ainsi des capitaux dont les entreprises avaient besoin : « dans les années 1960, un quart de l'investissement total provenait de l'épargne. » (761) « Les appels à l'épargne s'appuyaient sur des craintes plus profondes du matérialisme. » (770) L'Allemagne avait été lente à adopter le monde des biens matériels, car les Eglises formaient de puissants bastions contre la mode et les nouveautés.

Cependant, la consommation des Allemands suivi la pente des autres pays : si une étude en 1975, révéla que 64 % des Italiens et 52 % des Français, demeuraient sceptiques ou hostiles à la société de consommation, chez les Allemands ce chiffre se limitait à 39 %. Mais les inégalités étaient fortes et même au-dessus de la moyenne européenne : en Europe, un ménage situé sur la ligne médiane de la richesse, disposait d'un patrimoine de 140 000 €, alors qu'en Allemagne, il ne disposait que de 51 400 €. « L'une des nations les plus riches d'Europe se révélait aussi l'une des plus inégalitaires » (779), tendance qui allait en s’accentuant dans tout l'Occident, avec la mondialisation, la déréglementation des marchés du travail et des marchés financiers, et l'exode des emplois rémunérateurs. Se posait donc la question du modèle allemand de l'économie sociale de marché qui mettait en son centre le mérite et l'équité au moment où l'héritage devenait un principe de plus en plus clivant : en 2019 31 % de la richesse totale était le produit de l'héritage contre 23 % en France et aux États-Unis ou 15 % en Belgique. En 2018, 2,6 % des recettes totales du pays provenaient des impôts sur le patrimoine contre 11 % aux États-Unis, ou 9 % en France. Par contre de plus en plus de taxes étaient prélevées à travers la TVA. L'Allemagne était le pays qui taxait le moins ses riches.

13) Les cercles du soin. Famille, communauté et État

L'État allemand adhérait aux principes de subsidiarité mis au point par Pie XI, qui disait que l'État ne pouvait pas tout faire mais doit « créer l'ordre sous-jacent qui permet aux individus d'agir de leur propre initiative. » (809) Mais au fil du temps, la subsidiarité et la performance, « ces jumeaux du système social, renforcèrent les inégalités entre les classes et les sexes. » (816) Ainsi, si le soin et l'éducation des enfants étaient un droit naturel et une obligation des parents selon la constitution, « en l'absence de politique alternatives pour les soutenir, l'idéal maternel traditionnel continua à prospérer en RFA bien plus longtemps qu'ailleurs en Europe occidentale ou en RDA. » (820) Précisément, en RDA, les femmes travaillaient à 75 % alors qu'en RFA au moment de la chute, elles n'étaient qu'un tiers. 92 % des femmes âgées de 25 à 60 ans travaillaient en RDA contre 60 % à l'Ouest. Les crèches jouaient donc un rôle essentiel en 1989, elles offrait des places gratuites à 54 % des enfants de moins de trois ans, alors que en RFA la moyenne s'établisse à 2 %.

Pour ce qui était des personnes âgées, dans les années 60 ce fut une fondation privée avec les recettes d'une loterie télévisée qui chercha des fonds et des bénévoles. Si dans un premier temps ce fut un échec, au fil du temps, le bénévolat a connu un essor fulgurant : en 1960, on estimait à 2,5 millions le nombre de volontaires, 30 ans plus tard ils étaient 12 millions et en 2019 29 millions. C'est dans le sport, la culture et l'éducation qu'on en retrouve le plus grand nombre, mais ils restent essentiels aussi pour les soins de santé.

14) Mère, nature. Aimer et ravager

Fondée en 1899, l'union pour la protection de la nature compte aujourd'hui près d'un million de membres. Les Verts ont lancé leur Parti en 1980 et à peine cinq ans plus tard, ils se partageaient le pouvoir au niveau régional et en 1998 faisaient partie de la coalition avec le SPD. Mais dans le même temps, les Allemands étaient des constructeurs et propriétaires de grosses voitures. Et dans son ensemble, l'Allemagne dépend encore aujourd'hui presque entièrement du gaz et du pétrole et le charbon demeure important.

C'est un médecin zoologiste Ernst Hackel, qui a inventé le mot écologie à la fin du XIXe siècle, pour décrire la manière dont les plantes et les animaux interagissent avec leur habitat. Dans les années 80 une maladie toucha les arbres, ce qui entraîna une panique dans le pays et les scientifiques forestiers bénéficièrent du coup de l'attention des médias. « La nature et la nation étaient indissociables ». (863) Mais il s'agissait d'une fausse alerte et le dépérissement de la forêt n'eut pas lieu. En RDA, la situation était pire sur le plan environnemental. Par exemple, les Norvégiens avaient plus reçu de dépôt de soufre provenant de la RDA que de leur propre pays. La situation était si grave qu'en 1982 le régime décida de faire des données environnementales un secret d’État. L'électricité était produite par le combustible local, la lignite, un combustible extrêmement nocif, extrait de vastes mines à ciel ouvert.

Malgré les différentes alertes, portées par les groupes écologiques, la situation continuera d'empirer dans tous les secteurs : en 1998, il y avait 36 millions de voitures sur les routes allemandes, en 2021, il y en avait 48 millions dont moins de 3 % étaient hybrides ou électriques ; l'habitat individuel était réglé sur 22° ; la mobilité ne cessaient d'augmenter et la distance moyenne parcourue quotidiennement par un citadin est passé de 30 à 36 km entre 1998 et 2021 ; le vélo est plus populaire mais a surtout remplacé la marche à pied et non la voiture ; les douches chaudes sont plus fréquentes ; le barbecue est de plus en plus utilisé. Le mode des vie demeurait intouchable et « il était révélateur qu'un pays, qui s'était toujours présenté en leader moral était incapable d'adopter des mesures écologiques. » (894)

Si l'Allemagne est le premier pays à avoir inscrit le droit des animaux dans sa constitution, la consommation de viande demeure très élevée, autour de 85 kg par an en 2020, chiffre sans doute sous-estimé.


Épilogue. À quoi sert l'Allemagne ?

Si l'Allemagne est ouverte sur le monde, « dans l'ensemble, cependant, le champ de vision est resté national, préoccupé par la reconstruction du pays et l'acceptation du passé nazi » (917) dans une longue introspection. « Le long et amer conflit sur la culpabilité et la mémoire, a fini par insuffler aux Allemands une nouvelle identité et une nouvelle assurance, leur procurant un sentiment de fierté de ne pas être fier qui, parfois, s'est transformé en autosatisfaction. En contrepartie, le reste du monde disparaissait souvent de leur champ de vision, même lorsqu'il était devenu un élément visible de la société. » (918)

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