La sociologie française des années 60
Jean-Michel Chapoulie &
Anne-Marie Sohn & Olivier Kourchid, Sociologues et
sociologies. La France des années 60, L'harmattan, 2005, 294 p.
Les héritiers
Jean-Marie Chapoulie : La renaissance de la sociologie, après 1945 se fait sur quelques thèmes, le travail et la condition ouvrière, les pratiques religieuses, la psychologie sociale des petits groupes. Mais la situation change à partir de 1958 avec la création de la licence de sociologie et le doctorat de troisième cycle : des enseignants sont donc recrutés. Et certains fonctionnaires se soucient de disposer d'une connaissance sur la réalité sociale préalable à des réformes en projets. C'est dans ce contexte que les Héritiers est publié en 1964, un livre qui contribue à transformer la sociologie en disciple connue d'un public débordant le cercle des spécialistes. Les années 60 voient donc se multiplier les productions, et en 1970 la sociologie est devenue une discipline académique de plein exercice.
Avant les publications de l'INED à partir de 1950, il n'existe aucune statistique par origine sociale sur les élèves. Mais des estimations des prévisions de la formation et de la main-d'œuvre deviennent nécessaires dans un contexte de pénurie d'ingénieurs et de techniciens. Précisément ce livre marque une rupture par rapport aux études précédentes, notamment du point de vue statistique (avec le codage des classes sociales) sans omettre une culture anthropologique qui était celle de Bourdieu. Ces enquêtes diligentées par l'INSEE avec l'élaboration de catégories socioprofessionnelles (CSP) produisent une représentation nouvelle de la société française et de ses inégalités.
Jean-Claude Passeron : L'origine des enquêtes empiriques en sociologie est durkhémien avec le croisement de variables initiées dans son étude sur le suicide. Mais les premiers travaux et enquêtes au centre de sociologie européenne s'inscrivaient contre « le holisme d'une normativité indivisible » porté par Durkheim, notamment dans les formes élémentaires de la vie religieuse, avec l'idée d'une conscience collective indivise, et initiés par la lecture de Marx et de Weber, ce dernier avec la construction de types-idéaux dont la composition en type mixtes, permettait de décrire une diversité d’ethos et d'habitus, de conduites de vie, de groupements, de hiérarchies ou de légitimités. Et donc affirmer que les statistiques n'ont de sens que dans un contexte social donné. En particulier Bourdieu, s’insurgeait contre la bonne conscience morale, des enseignants adhérents à l'idéologie professorale, soit dans une version ethnocentriquement élitiste, soit dans une version révolutionnaire. Le travail sociologique en lien avec les statistiques conduisaient à la rénovation de l'outil lui-même au sein de l'INSEE. Ce travail conduisait aussi à affirmer une pédagogie rationnelle contre la pédagogie traditionnelle, l'université et visait aussi à critiquer l'explication strictement économique des inégalités scolaires, thèses qui ont été souvent critiquées du point de vue idéologique plus que technique.
Viviane Isambert–Jamati : Les héritiers apportaient une richesse et une cohérence d'interprétation qui a fait leur nouveauté, leur apport et leurs succès. L'analyse différentielle des relations des étudiants avec leurs études, le doigt mis sur la recherche d'une apparence de facilité chez les privilégiés et même sur leur culte de la prouesse, avec la complicité plus ou moins consciente des professeurs, rien de tout cela n'apparaissait, et surtout n'apparaissait comme central, déterminant, dans les écrits antérieurs. » (84)
Claude Seibel & Françoise Oeuvrard : Le CEREQ voit le jour en 1972 et acquiert un monopole sur la construction et l'analyse des données quantitatives sur les inégalités sociales d'éducation et se traduit par l'éloignement des sociologues à l'égard de la production de ces informations. La saisie en particulier du codage de la profession des parents même très imparfait reste un indicateur fiable et pertinent du milieu social d'origine.
Philippe Masson : Les analyses de Bourdieu et Baudelot semblent ne laisser aucune marge de manœuvre aux enseignants dont elles font les agents d'un système de reproduction des rapports sociaux, quelles que soient les pédagogie mises en œuvre. Elles ne permettent pas de penser une transformation interne du système scolaire. Aussi, on comprend qu'elles soient peu utilisées par les syndicats.
Antoine Prost : Un conseiller d'État comme R. Grégoire père du statut des fonctionnaires pouvait déclarer que si l'élève manifeste peu de dynamisme à l'égard des questions scolaires, cela tient à trois raisons : on tente de lui transmettre un patrimoine qui lui est indifférent ; on transmet ce patrimoine à travers des modèles qu'il rejette ; à l'aide d'un système hiérarchique que son bon sens et sa dignité ne peuvent tolérer. Les héritiers ne relèvent pas de cet aspect anti hiérarchique du réformisme pré-soixante-huitard. Il vient s'inscrire dans un moment singulier où le ministère est convaincu de la nécessité de réformes profondes et qu'il fallait les valider par une procédure scientifique d'expérimentation avant de les généraliser. Et c'est ce qui se passe dans l'hiver 1965–66 avec la création de deux commissions chargées de définir de nouveaux programmes de français à l'école primaire, en s'appuyant sur les acquis de la linguistique. Une époque qui voit l'émergence des sciences de l'éducation et la revue française de pédagogie est lancée en 1967, mais l'idée d'une pédagogie rationnelle est ébréchée par les évènements de 1968 : « 1968 transforme l'enjeu pédagogique en enjeu politique et conduit à une double radicalisation », la critique du système éducatif devient révolutionnaire (cf. la reproduction), et d'autre part la réforme de devient politiquement suspecte de vouloir conserver l'ordre social.
Jean-Marie Chapoulie : Une nouvelle conception de la démarche et des objectifs de recherche en sociologie s'élabore autour de Bourdieu et Passeron mettant l'accent sur la démarche empirique, mais aussi sur le souci de théorie, ainsi qu'une référence à des philosophes des sciences dans une réappropriations de l'héritage de Durkheim, avec une prépondérance de la démarche statistique. Les travaux de Bourdieu et Passeron mettant en évidence les effets de classes sociales resteront durablement une source d'inspiration pour une partie des sciences sociales dans l'étude des sociétés de classe. Avec les héritiers, c'est la conception d'une école dite libératrice qui est remise en question.
Les jeunes
Anne-Marie Sohn : Entre 1850 et 1914 émerge une nouvelle définition de l'adolescence, le mot se banalisant chez les spécialistes. Au début du XXe siècle, la psychologie de l'adolescence est d'abord une psychologie des crises pubertaires. À la Belle Époque, la jeunesse désigne les célibataires en âge de se marier souvent organisés à la campagne sous l’égide d'un Abbé de la jeunesse à qui l'on reconnaît le droit de s'amuser avant de se ranger. Dans les années 1950, le terme désigne une catégorie fondée sur l'âge, mais aussi sur des nouveaux comportements et se substitue à ce terme celui des jeunes qui renvoient à la seule adolescence, terme développé » avant tout par les médias, de même que celui de blousons noirs, car on voit des bandes s'affronter pour contrôler leur territoire. Au début des années 60 s'effectue la jonction entre musique et jeunes, et à ce moment-là, coexistent deux images de la jeunesse : la jeunesse bourgeoise, sexuellement libérée du cinéma et le blouson noir. Les études sur les jeunes vont crescendo depuis les années 1940.
Philippe Robert : La délinquance juvénile explosant, elle donne mieux à une recherche des sciences sociales dans les années 50. Cette violence est contemporaine de la consommation de masse. Trois thèmes émergent alors : les bandes de jeunes, les vols de véhicules, les délits gratuits (destruction ou dégradation de biens). S’il semble une certaine similitude avec l'époque actuelle, néanmoins on observe des différences : la composante ethnique dans les années 1960 est inexistante, l'homogénéité de lieu est le critère dominant avec la défense d’un territoire, l'absence de substances prohibées, la faiblesse du chômage. Malgré ces différences « le concept de spirale de ségrégation réciproque reste un instrument d'analyse robuste des bandes de jeunes. » (142)
Anne-Marie Sohn : Edgar Morin a assisté aux affrontements de la Pentecôte en 1963 à Brighton entre les mods et les rockers, affrontement qu'on retrouve place de la Nation et qui s'inscrit donc dans un mouvement général des sociétés occidentales. Il soulignera dans son livre les stars paru en 1972 que « les porteurs principaux de la mythologie des stars, les femmes et les jeunes, sont les éléments barbares les moins intégrés culturellement de notre société et les forces culturellement actives de la modernité. »
Annick, Ohayon : Les études sur la jeunesse, au carrefour du médical, du pédagogique, du psychologique et du social, portent avant tout sur l'adolescence, normale ou inadaptée, avec au centre, la notion de crise. Crise normale ou pathologique ? Crise du sujet, crise, familiale ou crise de la société ? Au regard des différentes dimensions en jeu, les chercheurs établissent une psychologie différentielle de l'adolescence. Bianka Zazzo soutient sa thèse en 1964, dans laquelle elle compare les carrières scolaires des filles et des garçons et montre que celles-ci réussissent mieux que ceux-là, expliquant ce phénomène par une meilleure adaptation des filles aux exigences de l'univers scolaire, une meilleure participation, une motivation plus forte à réussir, une stabilité affective et une maturité plus précoce. Ces différences se retrouvant dans tous les milieux sociaux. Un évènement a frappé l'opinion, le meurtre par un adolescent d'un de ses camarades. Maryse Choisy explique ce geste par une époque qui a produit une génération de désaxés par la guerre, le marché noir, l'occupation, et plus tard, l'existentialisme : « la morale des adolescents aujourd'hui s'est dégradée parce qu'elle date de la guerre», c'est-à-dire un temps où il était licite de tuer, de faire du trafic d'armes, de voler. Parallèlement, le statut des parents se transforme et sous l'influence de la vulgate psychopédagogique, ils sont amenés à s’autocritiquer.
Catherine Cicchelli–Pugeault & Vincenzo Cicchelli : Aux États-Unis, l'étude de la littérature de la première moitié du XXe siècle montre que seules les sociétés modernes favorisent l'avènement de l'adolescence du fait de certaines de leurs caractéristiques : l'industrialisation avec la séparation entre l'atelier et le domicile ; l'urbanisation et les phénomènes migratoire avec la concentration de jeunes gens dans les quartiers populaires ; la scolarisation obligatoire avec le regroupement des individus en fonction de leur âge ; la mise en place d'une législation du travail des mineurs avec la fin de l'apprentissage ; les réformes de la justice des mineurs avec l'identification du problème de la délinquance juvénile. L'adolescence émerge donc dans des sociétés caractérisées par une forte division du travail et par des modes d'intégration écartant les particularités de la famille, puisque dans l'après-guerre c'est par l'acquisition des diplômes que l'individu conquiert son statut dans la société. Au début des années 60, une enquête montre que près de la moitié des adolescents interviewés préfèrent encourir la désapprobation de leurs parents plutôt que de rompre avec leurs amis proches. Au même moment en France, les jeunes sont généralement décrits par la presse comme de mauvais sujets, délinquants, oisifs, inconscients, amateurs d'argent facile, et le thème de la délinquance juvénile est prégnant, rejoignant ainsi la représentation de l'ouvrier au XIXe siècle. La caractéristique majeure est qu'ils travaillent puisque 58 % des 15-25 ans sont actifs, 26 % d'inactifs et 13 % de scolaires ou étudiants en 1954. À cette époque émerge difficilement une sociologie renouvelée au sein de laquelle le durkheimisme s'essouffle. Les chercheurs accordent une attention particulière à la production américaine. Mais aussi la sociologie de la jeunesse apparaît comme une sociologie critique sur le plan théorique avec le marxisme et la sensibilité à la position de classe et aux inégalités sociales. Enfin, l'univers français est marqué par une vision psychologisante avec la criminologie. Plus tard, la montée en puissance du thème des loisirs, le développement d'une presse juvénile, le succès des idoles des jeunes, la croissance du rôle de consommation des jeunes et le phénomène de bandes vont dans le sens d'une spécificité culturelle juvénile. Et au recensement de 1968, 37 % des 15–24 ans sont désormais scolarisés.
La nouvelle classe ouvrière
Olivier Kourchid : Une nouvelle classe ouvrière de Pierre Belleville paraît en 1963 et les travaux de Serge Mallet sont publiés en 1965. Belleville montre que deux thèses s'affrontent : celle du PCF et de la CGT sur la paupérisation relative, et l'autre thèse, celle du réformisme, portée par le progrès technique, l'intégration consommatoire ou l'augmentation du niveau de vie. Désormais, il faut considérer la classe ouvrière avec les personnels d'entretien ou d'études, les ouvriers qualifiés, les dessinateurs, les techniciens, les ingénieurs, les chercheurs, les personnes des transports et de communication. Pour Serge Mallet, il s'agit de montrer comment l'évolution technologique a donné naissance à une nouvelle classe, bien que celle-ci ne soit pas unifiée, avec d'un côté des ouvriers de maintenance, d'entretien, de transport et de l'autre des personnels dans les bureaux d'études, rejoignant les techniciens et les ingénieurs. Mais la vérification expérimentale des effets de l'automation montre qu'il y a peu d'éléments en faveur de l'intégration ou de l'aggravation du conflit de classe. L'hypothèse de l'embourgeoisement repose sur les changements de la composition de la force du travail, de celle des situations de travail (automation, informatisation) et de la situation hors travail (rapprochement des modes de vie des employés et des ouvriers).
Franck Georgi : La notion de nouvelle classe ouvrière revêt dès le départ une dimension politique, comme arme sociologique au service d'un combat politique. Et en particulier est mis en valeur la corrélation entre les phases de l'évolution technologique et professionnelle et les formes historiquement prises par le mouvement ouvrier. C'est sur ce socle théorique fondé par Touraine, Friedmann et Naville, que Serge Mallet élabore sa propre construction. Cette notion peut être vue comme une réponse à des représentations de la classe, jugées fausses et démobilisatrices. Celle d'une classe ouvrière en voie de disparition à cause du progrès technique et donc de sa dissolution de son intégration dans les classes moyennes (comme le propose Herbert Marcuse). Celle du PCF et de la CGT qui parlent de la paupérisation de la classe. Dans son introduction, Belleville renvoie dos à dos néocapitalisme et communisme, l'intégration d'un côté et l'immobilité défensive de l'autre. Mallet quant à lui s'en prend aux défenseurs d’une essence métaphysique de la classe ouvrière, incapable de mesurer les transformations internes. Il vise en particulier les salariés qui travaillent dans l'industrie automatisée : ouvriers, mais aussi techniciens, en particulier les techniciens des bureaux d'études.
Jacques Gautrat alias Daniel Mothé : « Au sein des militants ouvriers, l’embourgeoisement des sociaux-démocrates allemands alimente notre réflexion sur les dangers de la consommation qui provoque la concupiscence et l'individualisme. » « Ceux qui achètent leur 4 CV à crédit sont montrés du doigt. » « Il y a un décalage entre une culture bolchevique et puritaine du militantisme et les aspirations des salariés qui cherchent des promotions individuelles et aspirent à consommer. » L'idéal des salariés, c'est la classe moyenne américaine. « La plupart des ouvriers souhaitent ne plus être ouvriers. » (240) Les thèses de Serge Mallet étaient « annonciatrices de la fin d'une époque : fin du rêve, socialiste, fin de l'espérance, du rôle avant-gardiste du salariat, fin des idéologies égalitaires. L'aspect moderniste selon laquelle on allait assister à de nouvelles configurations des sociales, dont la nouvelle classe ouvrière serait le fer de lance ne s'est pas vérifié. » (242)
Giusto Barisi : En 1970 en Italie, la CGIL reconnut les conseils d'usine comme instances de base des élus des salariés. Mais cette structure conseilliste du syndicat ne pouvait limiter son intervention aux entreprises et elle s'étendit donc sur le territoire aux conseils de zone. Dans cette période, entre 1968 et 1977, le taux de syndicalisation est passé de 28 à 48 %.
Michel Verret : Un bilan postérieur aux analyses de Serge Mallet montre que : on assiste « à une reprise générale des contraintes productives et au resserrement de l'imposition ouvrière », puisque, « au pôle surqualifié, le capital industriel a su se ressaisir des ressources d'autonomisation, de l'intellectualisation ouvrière, comme il avait su précédemment le faire de celles du travail entier du compagnon et du travail, habile, même si dividé, de l'ouvrier professionnel : captation organisée des ouvriers dans les cercles de qualité pour les objectiver dans l'automate industriel ; bridage de l'initiative ouvrière dans la programmation, sinon des objectifs productifs – ils n'y avaient jamais eu part –, des tâches en celle-ci ; surveillance objectivée elle aussi dans l'appareillage de contrôle. La nouvelle classe ouvrière ne fait peut-être pas moins appareiller aujourd'hui dans l'automate industriel que les compagnons ne se faisaient machiner dans leur machinerie sur les planches de l'encyclopédie ou dans les machinalités à peine caricaturées de Charlot dans les temps modernes. »

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