Marxisme et stratégie politique
Louis Althusser, Que faire ? Puf, 2018, 140 p.
1) Le « que » de « que faire » ?
« Que faire pour aider à l'orientation et à l'organisation de la lutte de classe ouvrière et populaire ? » (15) Car la ligne politique précède l'organisation. Plus encore, c’est l'antagonisme, c'est-à-dire le rapport de classe, qui prime, autrement dit, c'est la thèse du primat de la contradiction sur les contraires (les classes). Il faut donc analyser concrètement la situation concrète. Mais on ne peut réduire cette observation à des observations locales. Par exemple l'étude de la production automobile doit être envisagée dans la place qu'elle occupe dans l'ensemble de la production économique comme résultat toujours temporaire de la concurrence des capitaux à la recherche du taux de profit maximum et qui explique pourquoi le capital investit dans la branche automobile plutôt que dans d'autres par exemple. Historiquement, en effet, Ford, produit en masse des voitures car cela correspond à une nouvelle stratégie de la lutte des classes bourgeoise puisqu'auparavant le capital logeait les ouvriers à proximité des usines. Ainsi, en disséminant la main-d'œuvre grâce à la voiture, on abaisse les capacités de prise de conscience et d'action de la classe ouvrière. Marx avait déjà insisté sur le rôle de la concentration des ouvriers dans le procès de production pour la prise de conscience des intérêts de classe. Et plus largement, « la mobilité de la main-d'œuvre, devient une des conditions absolue du développement du capitalisme impérialiste de son jeu sur les investissements de capitaux et leur déplacement. » (25) Cette stratégie livrait l'ouvrier à toute une série de processus complexes, les refoulant aux périphéries des villes, mais aussi en les intéressant à la propriété, agissant ainsi sur leur dépolitisation et les coinçant dans des emprunts à long terme. La voiture était donc un élément majeur de cette stratégie.
C'est en cela qu'on peut parler d'idéologie, c'est-à-dire d'un système d'idées qui ont toujours un rapport à la pratique. Et c'est aussi pourquoi la classe ouvrière avec ses organisations doit nécessairement élaborer sa propre idéologie comme réponse stratégique. Ce que précisément le parti communiste français n'a pas accompli, ce travail d'analyse concrète de la situation concrète, sans pour autant verser dans un historicisme à la Gramsci.
2) L'empirisme absolu d'Antonio Gramsci
L'avantage de sa conception est de ne pas s'en tenir à un catéchisme détenant d'avance la connaissance mais de s'attacher à comprendre la situation concrète. L'historicisme chez lui est donc une forme de l'antidogmatisme. Mais il y a dans l'histoire des structures relativement stables et les changements eux-mêmes sont produits par ces structures stables « comme moyen de produire et de reproduire leur stabilité. » (53) C'est le cas du mode de production capitaliste qui révolutionne sans répit ses forces productives. Aussi pour comprendre concrètement la situation, il faut d'abord définir cette structure stable. Car « l'histoire est une bicyclette sans roue. Vous pouvez l'enfourcher et pédaler : vous resterez sur place. C'est ce qui se passe quand on proclame que tout change et que l'histoire est changement, et que tout est histoire. » (57)
Ce n'est pas un hasard si Antonio Gramsci est le premier théoricien à s’être vraiment intéressé au phénomène de la superstructure, à l'État et aux idéologies, car la question des infrastructures l'intéresse peu. Il s'est en particulier intéressé à la manière dont la classe dominante assoit son pouvoir par l'hégémonie, laquelle est en partie assurée par les intellectuels organiques, mais aussi par le rôle éducateur de l'État à travers son école, chargée de véhiculer idées et valeurs. Dans ce cheminement, il tend à remplacer le concept marxiste de mode de production par celui de bloc historique. « Non seulement l’ infrastructure est négligée, non seulement tout est pratiquement réduit à la superstructure, mais dans la superstructure, l'État est réduit à l'idéologie, ou plutôt à cette unité éthique d'un côté, et d'un autre côté, au fait qu'elle est à la fois imposée et consentie, c'est-à-dire à ce que Gramsci appelle l'hégémonie. » (69) Il pense l'histoire, notamment avec le concept de révolution passive, mais concept qui apparaît un peu fourre-tout, puisqu'il englobe aussi bien la révolution française que Roosevelt, Cavour, Mussolini et Hitler. Car pour lui « l'historique contient en lui-même, immédiatement (c'est-à-dire empiriquement), sa propre essence » (79), et donc la description des évènements historiques se suffisent à eux-mêmes. Car tout est philosophie, et en elle, l'activité constitue l'essence de la philosophie : « la vérité de toute philosophie est la philosophie de la praxis. La praxis est, en son essence, activité. Donc tout est activité. (…) Ce qui veut dire : les individus sont actifs et c'est leur activité qui fait l'histoire. » (85)
Ainsi, la distinction entre infrastructure et superstructure critiquée pour son mécanisme est abandonnée au profit d'une distinction entre l'État et la société civile, société civile à laquelle il donne un sens nouveau : l'ensemble des associations privées qui existent à l'intérieur de l'État comme les Églises, l'école, les partis politiques, les syndicats, etc. Et dans ce cadre, il n'y a une lutte pour l'hégémonie, car Gramsci tout est politique. Il est le premier théoricien marxiste à mettre l'accent sur la nécessité pour la classe dominée d'assurer son hégémonie avant la prise du pouvoir. Il y a donc chez lui, une stratégie alternative pour la prise du pouvoir dans les pays capitalistes développés : c'est la guerre de position (qui inspire tous les partis communistes se réclamant de l'eurocommunisme). Dans ce dispositif théorique, ce qui se passe dans l'infrastructure, c'est-à-dire les rapports de production, l'extraction de la plus-value, la lutte des classes, sont absents.
3) Gramsci ou Machiavel ?
Si Gramsci admire Machiavel c'est que ce dernier est le premier à avoir montré que la domination de classe de la bourgeoisie productive ne pouvait être assurée que par une forme politique définie, celle de la monarchie absolue et d'un État national, pour gouverner le peuple par la vertu et par la ruse, c'est-à-dire subordonner la vertu (morale) à la ruse et à la feinte. Ainsi, le recours à l'idéologie par la représentation de la figure du prince est constitutive de tout pouvoir d'État, notamment en utilisant la religion pour créer le consensus propre à tenir une armée unie, en amalgamant militairement le peuple, lequel (l’infanterie) prend le pas sur la cavalerie car c'est un moyen pour produire des effets de transformation idéologique chez les citoyens–soldats (i.e leur discipline consentie). Ainsi, la force peut produire des effets d'hégémonie, d'éducation politique des citoyens par l’amalgame dans l'armée, ce qui Gramsci ne peut pas soupçonner ; chez Machiavel, la feinte est consubstantielle à l'État. Il y a donc chez ce dernier, une une théorie de l'idéologie, sans que le mot soit prononcé et qui confère à son contenu une certaine matérialité avec des appareils qui la réalisent. À cet égard, le prince est une stratégie politique, « un procès sans sujet », car il ne fait que représenter la stratégie de la lutte de la bourgeoisie productive contre les États féodaux qu'il faut détruire et remplacer par un État nouveau. Et il faut que le peuple se reconnaisse dans cette stratégie.
Si Gramsci se dit que le parti est le prince moderne, il se trompe. Car il faut que l’hégémonie ou une forme soient au préalable réalisés pour que le prince soit possible. Il faut donc, pour agir idéologiquement, comprendre de l'intérieur les ressorts qui peuvent produire des effets, et le ressort principal c'est la connaissance vraie (des rapports de force, des classes).
4) Gramsci, eurocommunisme, dictature de classe
La stratégie de l'eurocommunisme est d'envisager le socialisme démocratique par des moyens démocratiques, c'est-à-dire de penser la stratégie et la tactique sous le concept de démocratie. Bref, ne faire confiance qu'à la seule politique ; mais cela est-il réellement possible ? Aucune analyse concrète n'en a fait la démonstration. Cette stratégie n'est qu'une réponse aux pratiques oppressives observées dans les pays socialistes. Il s'agit de s'emparer point par point, « position après position » de la société civile pour conquérir graduellement le pouvoir. On retrouve l'hégémonie chez Gramsci, « à la fois dictature de classe et l'État tout entier. La lutte des classes est donc pensée comme une lutte d'hégémonies. Et la question de l'État se trouve pratiquement et théoriquement évacuée.

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