L'Europe divisée

  


Enzo Traverso, À feu et à sang. De la guerre civile européenne 1914-1945, Stock, 2007, 372 p. 


La guerre civile au sens du époque de guerre et de révolutions dans laquelle « la symbiose entre culture, politique et violence a profondément façonné les mentalités, les idées, les représentations et les pratiques. » (9) Dans cette histoire, les témoignages des témoins sont devenus primordiaux, même si l'interaction entre histoire et mémoire soulève de vastes questions. En 1942 est publiée une brochure intitulée l'extermination des juifs dans laquelle on parle de l'exécution en masse avec des décharges électriques et des gaz, et on qualifie la Pologne d'abattoir, ce qui prouve que certaines informations circulaient.


Première partie : passages à l'acte

1) Ouverture

La guerre civile européenne du XXe siècle a deux ancêtres, la guerre de 30 ans (1618–1648) et la révolution française. Il s'agit en effet de guerres totales, meurtrières pour les soldats mais aussi pour les populations civiles, tuées par des famines et des épidémies lors de la première, et par les bombardements, les massacres et les génocides pour la seconde. La première guerre de 30 ans est marquée par le conflit entre catholicisme et protestantisme et par l'affrontement entre féodalité et absolutisme. Celle de 1914 est un conflit classique entre grandes puissances pour l'hégémonie continentale qui se poursuit après 1917 en un affrontement entre révolution et contre révolution pour culminer en 1941 dans une guerre irréductible entre des visions du monde antagonistes. Ces deux moments historiques ont pour épicentre l'Allemagne, et ce soldèrent en 1648 et en 1945 par sa division. Le renforcement des états n'a pas réduit le risque de mourir de mort violente, il en a plutôt créé les conditions d'un élargissement. Si la guerre de 30 ans peut être appréhendée comme une étape décisive du processus de civilisation, la deuxième apparait comme le paroxysme de sa crise : c'est en ce sens qu'il faut voir les batailles des bolcheviks contre les blancs ou celle menée contre l'Allemagne, nazie, « des guerres contre des ennemis illégitimes avec lesquels on ne cherche pas à faire la paix, mais qu'il faut détruire. » (50) Si la paix de 100 ans, née en 1815, reposait sur quatre piliers, l'équilibre entre les grandes puissances, l'étalon-or, une économie libérale portée par la révolution industrielle et régulée par le marché, l'État de droit, cette civilisation se définissait aussi comme l'antithèse du monde colonial et manifestait la supériorité et la domination, voire la mission historique des nations portées par l’idée de progrès.

L'idée de cycle forgée par Fernand Braudel permet de comprendre la période. « Le cycle est un laps de temps qui révèle le lien entre évènements et structures, où courte et longue durée se touchent, où les temporalités se synchronisent. » (58) De ce point de vue, le concept de guerre civile européenne est un cycle avec des crises, des conflits, des guerres, des révolutions dont les prémisses « se sont accumulés dans la longue durée, au cours du siècle antérieur. L'avènement de la société de masse, la transition du capitalisme libéral au capitalisme monopoliste, la démocratisation de la politique, la nationalisation des masses et la révolution militaire ont précédé la rupture de 1914. » (58)

Nolte interprète la fondation de l'Internationale communiste à Moscou en 1919 comme l'acte de naissance d'un parti de la guerre civile mondiale. En effet, Lénine s'est orienté dans cette direction lorsqu'il pose la question stratégique de transformer la guerre impérialiste en guerre civile en 1917.

Le premier point de contact (comme préfiguration du conflit qui s'ouvrira plus tard) entre les adversaires irréductibles a lieu en Espagne dans les années 30 : Franco déclare qu'il s'agit d'un affrontement entre la patrie et l'anti-patrie, dont l'issue doit être « le triomphe des principes purs et éternels contre les bâtards et les anti-Espagnols. » (72) Une guerre donc entre la démocratie et le fascisme ou entre le fascisme et le communisme pour laquelle l'Italie, l'Allemagne, le Portugal envoient des troupes.

Mais cette guerre civile déborde l'Espagne, puisqu'on la retrouve sur la période (jusqu'en 1945) dans les Balkans, en Italie, mais aussi à un degré moindre en France et en Belgique. En Italie, la résistance mène une guerre de libération nationale contre l'occupant allemand, mais aussi une lutte pour la démocratie contre la dictature totalitaire et une guerre de classe contre les élites traditionnelles. Le cas français présente plusieurs traits similaires, même s’il n'y a pas de véritable guerre civile à cause de l'avancée alliée qui libère le pays en quelques mois, mais aussi parce qu'il y a dans les forces anglo- américaines un contingent militaire français qui permet au Général De Gaulle de proclamer le retour à la république. Dans les Balkans, sous l'égide de Tito est bâtie la plus puissante force militaire de résistance en Europe et la seule qui prendra le pouvoir sans l'intervention de l'armée rouge. De même en Grèce où bien que les communistes soient majoritaires dans la résistance, ils ne prennent pas le pouvoir à cause de la présence militaire alliée et de leur isolement international, car la Grèce n'est pas dans la zone d'influence soviétique.

« La deuxième guerre mondiale est une guerre totale dans laquelle se croisent encore une fois plusieurs guerres parallèles. D'abord une guerre entre les grandes puissances en compétition pour contrôler des aires géopolitiques, puis une guerre d'autodéfense de l'URSS menacée de destruction par le national–socialisme, enfin une guerre de libération nationale menée dans les pays occupés par les forces de l'Axe, et, dans ce cadre, une guerre civile de résistance contre les régimes collaborationnistes. Il s'agit aussi d'une guerre totale entre différentes visions du monde et modèles de civilisation » (80) dans laquelle la guerre raciale devient progressivement un but en soi de la politique nazie. Mais, « la guerre civile européenne a créé un ensemble de conditions en dehors desquelles l'holocauste n'aurait pu être ni conçu ni perpétré. » (82)


2) Anatomie de la guerre civile

Du point de vue des penseurs de la guerre comme Clausewitz, la guerre n'est qu'un duel a grand échelle. Elle est donc légitime quand elle engage des États. Aussi la guerre civile ne l'est-elle pas. Il existait en effet un code formalisé régissant les règles de la guerre, le jus publicum europaeum. Code que l'on retrouve dans le sport à l'initiative de Pierre de Coubertin qui voulait remplacer les conflits militaires par des compétitions sportives. Mais en 1914, les Jeux olympiques seront suspendus et le duel disparaîtra. « Le code d'honneur qui l'inspirait ne survivra pas à l'évènement de la guerre totale. » (88)

« Le corollaire implicite du jus publicum europaeum étant la vision du monde non-européen comme un espace colonisable, les guerres de conquête et même les massacres coloniaux se transformaient ipso facto en « guerres justes » au nom du droit naturel (de commerce, de circulation et de propriété, c'est-à-dire d'appropriation de terres et de biens supposés n'appartenir à personne.) » (90)

Ce qui caractérise la guerre civile est « le surinvestissement émotionnel des protagonistes ». Elle est toujours « un mélange d'anomie juridique et de plénitude passionnelle poussée à l'extrême, comme si le vide créé par la chute des normes se remplissait d'un contenu existentiel nouveau. Le combat n'est plus légitimé, encore moins régulé par la loi, mais par des convictions éthiques et politiques supérieures qu'il faut défendre jusqu'au bout, de la manière la plus intransigeante, au prix de la vie de l'ennemi – un ennemi proche, connu –, et si nécessaire au prix du sacrifice de sa propre vie. Les valeurs qui remplissent cet espace anomique sont, selon les cas, les plus nobles, comme les plus abjectes, souvent un mélange des deux : libération, justice, égalité, dignité humaine, rachat de l'oppression, mais aussi esprit de vengeance, racisme, nationalisme exacerbé, fanatisme religieux. » (93)

Une figure marquante de la guerre civile européenne est celle du partisan, le combattant irrégulier, qui devient à la libération une figure pleinement légitime. C'est un combattant irrégulier, doté de mobilité, alternant l'offensive et la retraite, enraciné dans un territoire qu'il veut libérer et bénéficiant de liens organiques avec la population locale (Carl Schmidt).

Une guerre civile est combattus par des minorités actives entre lesquelles se dessine une vaste zone grise, des spectateurs, hésitants, paralysés, ou incapables de choisir leur camp.

Dans ce moment, les contraintes sociales et culturelles de l'autocontrôle des pulsions sautent. « La violence prend une dimension par paroxystique, se déployant, sans limite. (…) Elle devient l'expression des passions, des sentiments, des peurs, des haines de ses acteurs. Elle prend des formes qui ressuscitent au cœur du monde moderne, l'image archaïque de la foule massacreuse, sous le signe de la transgression, de la subversion, de l'ordre, de la vengeance. » (108) La violence s'auto-alimente jusqu'à devenir sa propre fin et même pour devenir cruauté. « L'adversaire ne doit pas seulement être tué, il doit aussi être humilié. » (110) Cette violence moderne est rendue possible par la technologie de la société industrielle, mais elle suppose aussi les acquis du processus de civilisation : « la Monopolisation étatique des armes, la rationalité administrative et productive, la division du travail, la fragmentation des tâches, l'autocontrôle des pulsions, la déresponsabilisation éthique des acteurs sociaux, la séparation spatiale entre exécuteurs et victimes. » (116) Aussi peut-on dire à la suite d'Adorno ou de Baumann que la civilisation et la barbarie sont deux aspects indissociables d'un processus porteur d'émancipation, mais aussi de tendances destructrices. En outre, la guerre aérienne du XXe siècle qui transforme l'ennemi en cible minuscule épargne la vue du sangaux exécuteurs.

La guerre civile européenne a transformé le sens de la notion du dictature puisque traditionnellement elle impliquait l'état d'exception, c'est-à-dire que l'application du droit est suspendu provisoirement, mais la loi ou la constitution ne sont pas supprimées. Or ce que l'on observe entre les deux guerres est d'une toute autre nature. Du côté bolcheviks aussi la violence est légitimée comme accoucheuse de l'histoire. La Première Guerre mondiale avait créé « une communauté de combat qui après 1918 devenait un modèle de société et se transformait en une communauté nationale monolithique et totalitaire. » « La dictature hitlérienne légalisait la guerre civile puisqu'elle ne pouvait se consolider qu'en rendant permanent l'état d'exception propre à la guerre civile. » faisant coexister « un droit rationnel moderne concernant l'économie et la sphère privée et de l'autre la loi d'exception qui permettait au pouvoir politique de s’affranchir de toute procédure légale-rationnelle. » (126)


3) Guerre contre les civils

À l’est, Hitler a conçu la guerre comme une conquête et une extermination : conquête de l'espace vital allemand, colonisation du monde slave, destruction du bolchevisme, extermination des juifs. Et à la seule comparaison des victimes militaires et civiles les différences entre le front occidental et le front oriental sont évidentes : la France déplore, 600 000 morts, de même que l'Italie, la Grande-Bretagne 400 000, 800 000 au Pays-Bas, quand 23 millions de soviétiques et 6 millions de polonais sont décédés ; en gros 31 millions d'un côté, 2 millions de l'autre.

Pourtant, à l'issue de la Première Guerre mondiale, la société des Nations via une commission avait interdit le bombardement des populations civiles. Mais par exemple, l'aviation britannique a lancé 390000 attaques contre l'Allemagne, des millions de victimes donc mais aussi des dégâts culturels considérables : si des millions de livres des bibliothèques allemandes ont été enterrés pour échapper à cette destruction, sur les 10 millions de volumes qui restent sur les étagères, 8 seront dévorés par le feu. Le nihilisme, qui avait fait sa première spectaculaire apparition lors des autodafés de livres organisés par Goebbels en mai 1933, trouve ainsi son épilogue à l'apogée de la guerre civile européenne. » (148)


4) Juger l'ennemi

Le procès de Nuremberg, avec ses notions de crime contre la paix et de crime contre l'humanité qui n'existaient pas avant la guerre contredisait un principe basilaire du droit : la non-rétroactivité de la loi. Mais la notion de crime contre l'humanité ne souleva pas d'objections, même si elle resta marginale dans un procès où la plupart des crimes nazis contre les populations civiles furent jugés au titre de crimes de guerre. « Le crime des crimes » selon les mots du procureur demeura la conspiration contre la paix. Il ajoutait que le plaignant était « la civilisation ». La spécificité de la Shoah n'était pas véritablement reconnue. Pendant ce temps, l'épuration se fit sauvage à travers l'Europe avec la création de tribunaux populaire et de nombreuses exécutions extrajudiciaires : 60 000 personnes en Yougoslavie, 8 à 10 000 collaborationnistes en France, 10 à 15 000 représentants de la république de Salo en Italie. Cela s'expliquait par le ressentiment accumulé, et aussi par la vacance du pouvoir. L'épuration légale fut aussi activée y compris dans des pays comme la Norvège, la Hollande ou le Danemark ayant aboli la peine capitale depuis le XIXe siècle. On pouvait observer un contraste entre l'épuration spontanée et l'épuration légale par exemple en Italie, où cette dernière était quasiment absente, bénéficiant du statut de cobelligérant accordé par les Anglo–Américains, lui permettant de réclamer justice pour les crimes des occupants allemands. Mais en Italie, et ailleurs, l'amnistie prit le dessus, celle-ci avait toujours mis fin aux conflits et aux guerres civile, car « la politique naît de l'oubli, de l'effort volontaire de surmonter le passé avec ses conflits et ses divisions. » (186) Pour autant, elle ne coïncide pas avec le pardon. Car « ce dernier suppose le souvenir du crime et de l'injustice qu'il inscrit dans une mémoire apaisé, délivrée de la tentation de la vengeance. L'amnistie, en revanche, prescrit un oubli qui consiste à effacer les traces du crime, car elle impose d'agir comme si de rien n'avait été. » (188) Mais l'effacement délibéré de la mémoire peut engendrer un ressentiment tel qu'on l'a vu lors de la guerre dans l'ex Yougoslavie avec un déchaînement de violence, alors que le chemin qui était expérimenté en Afrique du Sud dans les années 1990, montre les vertus d'une amnistie non amnésique.


Seconde partie : cultures de guerre

5) Éclatement

Le regard porté sur l'évolution de la société est double : optimiste du côté des sciences y compris sociales avec par exemple Auguste Comte ou Spencer qui voient dans la société industrielle un vecteur de paix et de progrès. Alors que du côté de la littérature et des arts, les préfigurations de la catastrophes à venir se sont plus souvent manifestées. Max Weber, observant en 1915 la vague chauvine tente d'expliquer la montée d'une « communauté inconditionnelle dans le sacrifice ». Il voit dans la guerre, une croisade séculière animée par un sentiment « en regard de quoi les religions ne peuvent rien offrir d'équivalent, en général, sinon dans les communautés de héros reposant sur l’éthique de la fraternité » (205) Churchill, observant, lui aussi, les effets de la guerre, disait que « la torture et le cannibalisme sont les seuls moyens auxquels les Etats civilisés, scientifiquement cultivés et chrétiens ont renoncé, uniquement par les parce qu'ils étaient d'une utilité problématique. » (209)


6) Imaginaires de la violence

« Si la violence de guerre reste, pour les soldats, une expérience vécue singulière et à plusieurs égards incommunicable, la peur de la mort qui l'accompagne semble envahir le monde issu du conflit » (217) même si elle est invisibilisée (le cinéma) ou privatisée. Mais si le deuil se transforma en pratique individuelle tout au long du XIXe siècle, la première guerre mondiale, avec l'apparition de commémorations ritualisées, établit des pratiques de nationalisation des masses et de transformation du nationalisme en une religion civile (George L. Mosse).

Ainsi, « la peur engendrée par la mort violente devient dès les années de la Grande Guerre, l'objet d'une nouvelle branche de la médecine et de la psychologie, qui se penche sur les névroses traumatiques affligeant les soldats puis les rescapés des tranchées. » (222) « Le fascisme a greffé le mythe de la menace bolchevique sur l'inquiétude et l'insécurité répandue dans les sociétés européennes après la Grande Guerre. Il a transformé l'angoisse – que la psychanalyse définit comme un sentiment de crainte générique et incapable de se focaliser sur un objet – en peur face à un ennemi concret : le communisme et la révolution. Mais son ambition ne s'est pas arrêtée là, car il a fait muer la peur en haine et mobiliser les foules contre l'ennemi. Tel était, selon Carl Schmitt, le noyau secret du politique. » (227) Dans ce climat, les mythes, les peurs (protocole des sages de Sion) ou les rumeurs étaient analogues à celle de la grande peur de de 1789. On retrouve la trace de ces peurs, mais aussi leur instrumentalisation à travers la photo (ou le cinéma). Ainsi, celles par lesquelles Hitler se met en scène, incitent à y voir « non pas un effet expressif, mais plutôt réflexif, par lequel Hitler renvoie à la foule, sa propre image », autrement dit, elles expriment « ni force ni agressivité, mais seulement un sentiment de peur ». (234)

Ce sentiment a donc été alimenté par le nouveau rapport à la mort, issu de la guerre, lequel se décline sous différentes formes : le pacifisme humaniste (Romain, Rolland), l'exaltation esthétique de la violence mécanique des futuristes, le mépris fasciste de la mort, la mystique nihiliste célébrant la guerre comme sacrifice régénérateur (Jünger) ou encore l'approche existentialiste. En particulier, il existe des lectures de Hobbes sur la nature de l'État, partagées par Schmitt et Léo Strauss, qui pensent que la mort est le pivot de sa théorie politique : c'est la peur d'être tué qui est à l'origine de la construction rationnelle de l'État car cette peur provoque un désir d'autoconservation qui constitue le socle anthropologique de toute philosophie de l'État.

Sur la période des changements démographiques importants ont lieu : la population mondiale est passée d'un milliard au début du XIXe siècle à deux en 1930, avec du coup, une jeunesse qui devient plus importante et qui s'impose comme un sujet historique, faisant naître l'idée d'une identité particulière pour cette génération, « génération du front », des groupes de jeunesse, nés de la guerre qu'ils soit bolcheviques fascistes, nazis ils sont structurés comme des sectes secrètes, cultivant l'activisme et la violence. En particulier, les chefs bolcheviques étaient particulièrement jeunes ainsi que les militants : en 1919, 50 % des militants bolcheviques ont moins de 30 ans, 10 % plus de 40. La masculinité devient synonyme « de force, courage, virilité, énergie, volonté d'action, solidité des nerfs, mais aussi droiture morale, générosité, beauté, noblesse d'esprit, idéalisme. » (254) Cette idéal masculin s'oppose à tous les symptômes de la décadence qui se concentrent sur les juifs et les homosexuels dont on suppose une sexualité débridée, de la nervosité, de l'intellectualisme au détriment de l'activité physique. Parallèlement le corps féminin devient le symbole de la patrie violée, mais aussi de la traîtrise comme la collaboratrice horizontale. Le fascisme pousse au paroxysme cette division sexuée et affirme une esthétique virile et la vision de la femme en mère prolifique, reproductrice de la race. On peut par ailleurs noter qu'au sein du monde communiste la figure du mâle s'impose également à travers le héros du travail Stakhanov.


7) La critique des armes

Parallèlement a lieu un tournant esthétique et politique, perceptible dans la musique, la peinture, l'architecture ou la littérature. La notion d'intellectuel désigne cette interférence entre culture et politique qui va marquer le XXe siècle. Une partie d'entre eux adhère à des valeurs s'opposant à la tradition de 1789, et défendent le nationalisme, l'antisémitisme, la révolution conservatrice, l'élitisme antidémocratique. Thomas Mann, dans la montagne magique esquisse, une « allégorie de ce conflit entre l'intellectuel démocratique, rationaliste et pétri de progrès, et de l'autre le nihiliste romantique et apocalyptique insurgé contre la modernité. » (268) Les deux adversaires (communisme fascisme) pensent la politique comme un conflit armé et l'État comme un instrument de guerre. « La critique bolchevique de la sociale-démocratie et la critique fasciste du libéralisme partagent la même conscience d'une césure irréversible avec le passé. Leurs valeurs s'affrontent radicalement, mais les deux pensent une société nouvelle engendrée par la guerre et la révolution. » (272) La crise de l'État de droit et du parlementarisme entraîne la critique du concept de domination légale de Max Weber. En cela, le fascisme est à la fois une révolution, une idéologie et une vision du monde : révolution pour bâtir une société nouvelle ; idéologie car il s'oppose aussi bien au conservatisme et au libéralisme en cherchant une voie alternative ; vision du monde car c'est un projet politique avec une vision de l'histoire (homme nouveau) ; culture car il y a une volonté de transformer l'imaginaire collectif. Une révolution de droite, reposant sur les couches moyenne, ayant pour moteur l'État, la nation ou la race. Une révolution antilibérale et antimarxiste, spirituelle et communautaire. À la différence des révolutions communistes qui s'attaquent à la propriété, les fascismes ont toujours intégré dans leur système de pouvoir les anciennes élites économiques, administratives et militaires. Il y a une sorte d'osmose avec l'autoritarisme et le conservatisme. C'est une révolution sans révolutionnaires.

Du côté bolchevique, sous la plume de Trotski on y voit « une apologie de la terreur comme corollaire inéluctable de toute guerre civile. Les règles éthiques sont suspendues ou transgressées au nom d'une morale supérieure détenue par une des parties en lutte. » (299)


8) Les antinomies de l'antifascisme

La politisation des intellectuels ne naît pas en 1917 mais en 1933 lors de l'arrivée au pouvoir d’Hitler où l'engagement antifasciste est massif. C'est la guerre civile espagnole qui clarifie les positions. Désormais il n'existe plus que un affrontement entre fascisme et antifascisme, les notions de libéralisme et de communisme (à un degré moindre) sont reléguées. L'anti fascisme des intellectuels précède l'adoption d'une politique de fronts populaires pour les partis communistes. Il s'identifie avec la lutte pour la paix dans une période où la montée des périls est évidente. « C'est le fascisme qui, en dernière analyse, cimente l'unité de ses ennemis. À sa mystique nationaliste et guerrière, l'antifascisme oppose son pacifisme et un certain esprit cosmopolite. Aux valeurs réactionnaires d'autorité, de hiérarchie et de race, il oppose les principes d'égalité, de démocratie, de liberté et de citoyenneté. Contre l’irrationalisme vitaliste et antihumaniste des apologistes de ordre totalitaire, il s'inscrit avec force dans la tradition des Lumières, sa conception universelle de l'humanité, son rationalisme et son idée de progrès. » (316) Mais la menace fasciste, puis le prestige historique acquis par l'URSS pendant la deuxième guerre mondiale conduisent une partie des intellectuels « à ignorer, à sous-estimer, à disculper, voir à légitimer le totalitarisme soviétique. » (318) Les théories du totalitarisme furent accueillies avec réticence. Mais il faut tenir compte qu'en Europe, aucune mobilisation de masse contre la menace nazie n'aurait pu voir le jour sous la direction des anciennes élites libérales, seul le message émancipateur que semblait offrir l'URSS était de nature à mobiliser, et c'est la raison pour laquelle la dictature stalinienne n'était pas regardée de façon suffisamment critique. Toutes les critiques qui émergèrent après la deuxième guerre mondiale étaient surmontées au nom de l'unité nécessaire face à l'ennemi.

Le silence des intellectuels antifasciste face à l’holocauste est encore plus frappant, car l'antisémitisme ne fut pas apprécié à sa juste hauteur. C'est sur la fin de la guerre qu’Adorno pensa Auschwitz comme rupture de civilisation, et aussi remise en cause de l'idée de progrès : si le nazisme a essayé d'effacer l'héritage des lumières, il doit être aussi compris comme un produit de la civilisation elle-même avec sa rationalité technique et instrumentale.

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