L'évolution des discours sur la folie

  


Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1961, 585 p. 


Première partie

Chapitre I - Stultifera navis

Après que la lèpre a disparu, l'exclusion a continué de s'exercer souvent dans les mêmes lieux à l'encontre des pauvres, des vagabonds et des têtes aliénées, mais avec un sens nouveau. Une nouvelle hantise peuple l'imaginaire : la folie. Avant qu'elle « ne soit maîtrisée, vers le milieu du XVIIe siècle, avant qu'on ressuscite en sa faveur de vieux rites, elle avait été liée, obstinément, à toutes les expériences majeures de la Renaissance. » (18) A cette époque apparaît « la nymphe des fous », une composition littéraire ou picturale qui inonde l'Europe. Mais ces bateaux ont existé avec « leur cargaison insensée », car « les fous avaient alors une existence facilement errante ». (19) Ainsi, le fou est éloigné de la ville « mais à cela, l'eau ajoute la masse obscure de ses propres valeurs ; elle emporte, mais elle fait plus, elle purifie ; et puis la navigation livre l'homme à l'incertitude du sort ; là chacun est confié à son propre destin, tout d'embarquement est, en puissance, le dernier. (…) [Le fou] est mis à l'intérieur de l'extérieur, et inversement. Posture hautement symbolique, qui restera sans doute la sienne jusqu'à nos jours, si on veut bien admettre que ce qui fut jadis forteresse visible de l'ordre est devenu maintenant château de notre conscience. » (22)

À la fin du Moyen Âge, la montée de la folie indique pour les contemporains que le monde est proche de sa dernière catastrophe. « Ce lien de la folie et du néant est nouée d'une façon si serrée au XVe siècle qu'il subsistera longtemps, et qu'on le retrouvera encore au centre de l'expérience classique de la folie. » (27)

À la renaissance, la montée de la folie, s'exprime à travers les images et « le délabrement du symbolisme gothique. » (28) « L'homme découvre dans ces figures fantastiques comme un des secrets et une des vocations de sa nature. » (31) L'animal représenté exprime cette nature profonde. Il y a là des signes annonciateurs « du règne de Satan, et la fin du monde ». La Nef des fous (Jérôme Bosch) exprime cela, cette fascination de l'homme pour la folie, comme d'autres peintres avec lui tels Brueghel et Dürer, tandis qu’Érasme perçoit la folie d'assez loin. Il y a ainsi « le schéma de l'opposition entre une expérience cosmique de la folie dans la proximité de ses formes fascinantes, et une expérience critique de cette même folie, dans la distance infranchissable de l'ironie. » (37) Une distance qui ne va cesser de s'élargir avec l'emprise de la tradition humaniste qui fait prendre la folie dans l'univers du discours.

Ainsi, au XVIe siècle, l'expérience de la folie se trouve confisquée par la réflexion critique de telle manière qu'au seuil de l'âge classique toutes les images antérieures se sont dissipées, dans un processus en deux temps :

- « La folie devient une forme relative à la raison (...) qui fait que toute folie a sa raison qui la juge et la maîtrise, toute raison sa folie en laquelle elle trouve sa vérité dérisoire. Chacune est mesure de l'autre, et dans ce mouvement de référence réciproque, elles se récusent toutes deux, mais se fondent l'une par l'autre. » (41) « Sous l'influence majeure de la pensée chrétienne, (...) la folie n'a plus d'existence absolue, (...) n'est plus une puissance sourde qui fait éclater le monde et révèle de fantastiques prestiges, (…) [mais] n'existe que par une relativité à la raison. » (44)

- « La folie devient une des formes même de la raison. Elle s'intègre à elle, constitue soit une de ses forces secrètes, soit un des moments de sa manifestation, soit une forme paradoxale dans laquelle elle peut prendre conscience d'elle-même. De toutes façons, la folie ne détient sens et valeur que dans le champ même de la raison. » (44)

L'expérience classique de la folie naît ainsi alors que la grande menace qu'elle représentait s'atténue. Elle a « cessé d'être, aux confins du monde, de l'homme et de la mort, une figure d’eschatologie. (…) Elle ne sera plus jamais cette fuyante et absolue limite. La voilà amarrée, solidement au milieu des choses et des gens. Retenue et maintenue. Non plus barque, mais hôpital. » (53)


Chapitre II - Le grand renfermement

« Dans le cheminement du doute, Descartes rencontre la folie à côté du rêve et de toutes les formes d'erreur. » (56) Et c'est à l'hôpital qu'un « étrange pouvoir » s'établit « entre la police et la justice, aux limites de la loi : le tiers ordre de la répression. » (61) Institutions qui sont tenues par l'ordre religieux et soutenues par les finances publiques. On y retrouve les privilèges de l’Église dans l'assistance aux pauvres et « le souci bourgeois de mettre en ordre le monde de la misère ; le désir d'assister, et le besoin de réprimer ; le devoir de charité, et la volonté de châtier. » (64) Le classicisme a inventé l'internement, un peu comme le Moyen Âge la ségrégation des lépreux. Les internés prennent lieu et place de ceux-ci. Il y a donc toujours dans cet enfermement des significations politiques, sociales, religieuses, économiques, morales. Un enfermement massif, puisque le seul hôpital général de Paris groupait 6000 personnes, soit environ 1 % de la population. En toile de fond de ce mouvement, se déploient une nouvelle éthique du travail et des formes autoritaires de la contrainte. Au Moyen Âge, le fou venait d'un autre monde, mais il était intégré à la cité. Désormais, on l'exclut, avec les pauvres, les miséreux, les vagabonds. Cette hospitalité qui l'accueille et « le met hors circuit ». (74) Il faut noter qu'au moment où Henri IV, entreprend, le siège de Paris, la ville qui a moins de 100 000 habitants, compte près de 30 000 mendiants et un arrêt du Parlement de 1606 prévoit qu'ils seront « fouettés en place publique, marqués à l'épaule, la tête rasée, puis chassés de la ville. » (76) Si la source des désordres est l'oisiveté alors le travail et le remède. Dans cette configuration, l'internement permet de résorber le chômage ou du moins d'effacer les effets les plus visibles et d'agir sur les prix de la production. Mais ce fut un effet limité car les chômeurs ainsi parqués dans des ateliers obligatoires font grimper le chômage dans les régions voisines. Et les prix des produits fabriqués étaient sans proportion avec leur coût réel. Mais surtout, ce dispositif permet de lutter contre une hantise du XVIIe siècle, la paresse. « C'est dans ses lieux de l'oisiveté maudite et condamnée, dans cet espace, inventé par une société qui déchiffrait dans la loi du travail une transcendance éthique, que la folie va apparaître et monter bientôt au point de les annexer. » (84) Dès le début, les fous côtoient les pauvres et les oisifs, mais ils sont distingués dans les ateliers par leur incapacité au travail, ce qui débouchera au XVIIIe siècle sur un régime spécial pour eux. Cet internement autoritaire est accompagné par les deux Églises catholique ou protestante.


Chapitre III - Le monde correctionnaire

L'internement n'est pas simplement un rôle négatif d'exclusion, mais aussi un rôle d'organisation en rapprochant des personnages et des valeurs traduis un nouveau partage entre le bien et le mal et donc de nouvelles normes d'intégration sociale. Du XVIe au XVIIe siècle, c'est donc un monde uniforme de la déraison englobant la sexualité, la profanation de la religion, le libertinage, trois domaines d'expérience, formant avec la folie un monde homogène, celui de l'aliénation mentale.

Est alors codifié un cérémonial où la purification passe par les coups de fouet, les médicaments et la pénitence. L'intention de châtiment révèle donc la culpabilité supposée des individus. Pendant 150 ans, les vénériens côtoient les insensés sur lesquels donc pèsera un stigmate. « En inventant, dans la géométrie imaginaire de sa morale, l'espace de l'internement, l'époque classique venait de trouver à la fois une patrie et un lieu de rédemption commun au péché contre la chair et aux fautes contre la raison. La folie se met à voisiner avec le péché, et c'est peut-être là qui va se nouer pour des siècles, cette parenté de la déraison et de la culpabilité, que l'aliéné éprouve de nos jours comme un destin, et que le médecin découvre comme une vérité de nature. » (100) Ainsi, les pratiques homosexuelles et sodomites sont-elles condamnées, intégrant le domaine de la déraison, et plaçant ainsi la sexualité toute entière « sur la ligne de partage de la déraison » (103) avec les pratiques liées à la prostitution ou à la débauche. C'est donc là « la confiscation de l'éthique sexuelle par la morale de la famille » (104) : « débauche, prodigalité, liaison inavouable, mariage honteux, comptent parmi les motifs les plus nombreux de l'internement » (105), une répression qui n'est ni tout à fait de la justice, ni de la religion ou de l'autorité royale, mais traduit des « exigences familiales ». Ainsi, ce qui au XIXe siècle deviendra une affaire privée, était auparavant une affaire qui touchait à l'ordre public : « toute la cité était intéressée à la rigueur de la structure familiale. Quiconque lui portait atteinte entrait dans le monde de la déraison. » (106) De la même façon, d'autres comportements sont condamnés comme l'impiété, l'irréligion, la profanation, les tentatives de suicide ou la magie qui ne profane plus mais trompe.

Ainsi, au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, des catégories aussi diverses que les vénériens, les débauchés, les homosexuels, les blasphémateurs, les alchimistes, les libertins se retrouvent reclus dans des asiles, marquant ainsi une sensibilité propre à l'âge classique dans un processus de mise à l'écart élaboré en sourdine et progressivement assimilé à de la folie.


Chapitre IV - Expériences de la folie

Un mot fait son apparition, celui de fureur qui est un terme technique de la jurisprudence et de la médecine. Mais dans le vocabulaire de l'internement, il fait allusion à toutes les formes de violence qui échappent à la définition du crime. A l'hôpital général, les patients ne sont pas soignés ce qui les rapproche, au fond, de la situation des prisonniers . Le fou « est ainsi résorbé en une masse indifférenciée. Il a brouillé les lignes d'un visage qui s'était déjà individualisé depuis des siècles. » (135) Cette indistinction dure jusqu'à la Révolution. En tant que sujet de droit, le fou se libère de ses responsabilités puisqu'il est aliéné, alors que comme être social il est rattaché à son voisinage et donc éventuellement à des formes de culpabilité. C'est sur la base « de la première expérience juridique de l’aliénation que s'est constituée la science médicale des maladies mentales. » (144) C'est deux domaines – juridique et social – sont demeurés excentriques l'un par rapport à l'autre. Quand vise l'irresponsabilité de l'individu, l'autre persiste à y voir une culpabilité morale.


Chapitre V - Les insensés

Alors que durant le Moyen Âge, la folie était liée aux mal « sous la forme de transcendances imaginaires », désormais « elle communique avec lui par les voix plus secrètes du choix individuel et de l'attention mauvaise. » (152) À travers la notion de volonté individuelle, c'est donc le monde moral qui est appréhendé. Aussi, le cogito de Descartes impliquant la pensée et le doute, « la volonté de douter a déjà exclu les enchantement involontaires de la déraison, et la possibilité nietzschéenne du philosophe fou. » (157) Pour le classicisme, la folie, met l'homme en rapport immédiat avec son animalité. De ce fait, le fou n'est pas un malade : « l'animalité, en effet, protège le fou contre tout ce qu’il peut y avoir de fragile, de précaire, de maladif en l'homme. La solidité animale de la folie, et cette épaisseur qu’elle emprunte au monde aveugle de la bête, endurcit le fou contre la faim, la chaleur, le froid, la douleur. » (166) La folie ne relève donc pas de la médecine, mais non plus du domaine de la correction, tout juste peut-on maîtriser le fou par le dressage et l'abêtissement. C'est en écartant de ce monde moral du classicisme que la folie sera définie dans sa vérité médicale.


Deuxième partie

Introduction

La conscience européenne de la folie se déploie dans plusieurs directions :

- une conscience critique de la folie qui ne définit pas, mais qui dénonce car la folie est vue comme une aberration comme l'abolition de la raison.

- Une conscience pratique de la folie comme réalité concrète qui permet de partager les individus en deux groupes nets et dans ce partage. « s’est tue la liberté toujours périlleuse du dialogue. » (183)

- Une conscience énonciative de la folie vue comme une évidence, située en dehors, des valeurs (périls et risques), mais simplement au niveau de l'être. « C'est la plus sereine de toutes les consciences de la folie, puisqu'elle n'est en somme qu'une simple appréhension perceptive. » (184)

- Une conscience analytique de la folie où il s'agit de répertorier ses formes.

Aucune de ces dimensions ne peut jamais totalement absorber la folie. Mais historiquement, ce n'est qu'au cours du XIXe et XXe siècle que l'interrogation sur la folie, bascule entièrement sur la dernière dimension, les autres étant vues comme des approximations du côté médical, quand, en même temps, les approchent de Nietzsche, Nerval ou Artaud, témoignent, « que toutes les autres formes de conscience de la folie vivent encore au cœur de notre culture. » (188)


Chapitre I - Le fou au jardin des espèces

Médecins et savants d'un côté, philosophes et sages de l'autre, deux systèmes d'interrogation : question philosophique plus critique que théorique ; question médicale qui implique tout le mouvement d'une connaissance discursive. Dont l'une concerne la nature de la raison, et la manière dont elle autorise le partage du raisonnable et du déraisonnable ; dont l'autre concerne ce qu'il y a de relationnel ou irrationnel dans la nature et les fantaisies de ses variations. » (193)

Car la folie n'est pas si loin de la raison : l'amour peut conserver l'espèce, l'ambition pour l'ordre politique, l'avidité pour créer des richesses. Aussi, la folie n'existe t-elle que par la raison. Mais peut-on « assigner à la folie une place fixe, de dessiner pour elle un visage qui n'eût pas les mêmes traits que la raison ? » (195) Aussi, le visage de la folie est transformé au début du XVIIIe siècle par rapport à ce qu'il était au cours de la Renaissance quand le sens des choses était « indéfiniment, réversible. » (196) Désormais, elle s'incarne dans une figure, celle du fou : quand celle-ci est non déterminée, celui-ci est identifiable. La folie est vue à la fois comme l'anti-raison mais elle est aussi jugée à partir de la raison. Elle est ainsi appréhendée sur fond du raisonnable du côté de la morale et sur fond de rationalité du côté de la médecine. Et au XVIIIe siècle, les structures du raisonnable et du rationnel se sont insérées les unes dans les autres. C'est ainsi qu'apparaissent les premières classifications, mais elles sont instables et le XIXe siècle en fera d'un tout autre type : affinités des symptômes, identité des causes, succession dans le temps, évolution progressive d'un type vers l'autre, ce qui n'est pas le cas pour le moment. Néanmoins, apparaît une typologie au sein de laquelle on distingue la manie comme délire sans fièvre (en opposition à la frénésie, délire fiévreux), la mélancolie, et la démence. Au cours de ce siècle, le couple médecin–malade devient l'élément constituant et organise le monde de la folie. Mais dans l'ensemble, « la maladie mentale à l'âge classique n'existe pas, si on entend par-là la patrie naturelle de l'insensé, la médiation entre le fou qu’on perçoit et la démence qu'on analyse, bref le lien du fou à sa folie. Le fou et la folie sont étrangers l'un à l'autre ; leur vérité à chacun est retenue, et comme confisquée en eux-mêmes. » (223) « La déraison, c'est tout d'abord cela : cette scission profonde, qui relève d'un âge d'entendement, et qui aliène l'un par rapport à l'autre en les rendant étranger, l'un à l'autre, le fou et sa folie. La raison, nous pouvons donc l'appréhender déjà dans ce vide. L'internement, d'ailleurs, n'en était-il pas la version institutionnelle? L'internement, comme espace indifférencié de l'exclusion, ne régnait-il pas entre le fou et la folie, entre la reconnaissance immédiate, et une vérité toujours différée, couvrant ainsi dans les structures sociales, le même champ que la déraison dans les structures de savoir ? » (223)


Chapitre II - La transcendance du délire

L'âme est souvent convoquée pour décrire les problèmes de la folie. Mais de quelle manière ? Il y a une antériorité à utiliser ce mot qui vient de la religion ou de la justice pour laquelle la folie n'est que temporaire, l'âme n'est pas atteinte. Ainsi, « l'âme des fous n'est pas folle. » (227) Cette dissociation de l'âme et du corps ne sera atteinte qu'au XIXe siècle. Pour l'heure, un discours s’élabore à la recherche d’une explication suivant le cycle des causes lointaines ou immédiates, des passions, et des fantasmes.

- Les causes. Pour les causes immédiates, « il se forme un système de présence simultané, qui est du côté de l'effet qualité perçue, et du côté de la cause, image invisible. » (233) Le cerveau est en lui-même le révélateur de la pathologie, puisque quand il est sec et friable, il est celui des maniaques alors que celui des mélancoliques est humide et congestionné d'humeur, ou quand il est dément la substance est rigide ou relâchée mais dépourvue d'élasticité. Ainsi, le cerveau organe le plus proche de l'âme, apparaît-il comme le révélateur de la maladie.

Du côté des causes lointaines, on convoque l'éclipse de lune, le voisinage des mines de métal, la colère des nourrices, les fruits d'automne, la constipation, les noyaux de nèfles dans le rectum ou encore les passions dont l'amour ; autrement dit rien n'échappe à ce cercle des causes lointaines, puisque « la nature et la société constituent une immense réserve. » (240)

Au cours du XVIIIe siècle, les deux causes se rapprochent puisqu'on peut chercher en même temps l'origine de la folie dans l'anatomie du cerveau et dans l'humidité de l'air, ou le retour des saisons, ou encore les exaltations des lectures romanesques. Au fond, elles ne sont l'une et l'autre que les termes d'un seul et même mouvement, la passion.

- Les passions. Si celles-ci peuvent être rangées au rang des causes lointaines, elles déclenchent un second cycle. Après Descartes, la passion « n'a pas cessé d'être la surface de contact entre le corps et l'âme ; le point où se rencontrent l'activité et la passivité de celle-ci et de celui-là » (244) « Tensions et relâchements, dureté et mollesse, rigidité et détente, engorgement ou sécheresse, autant d'états qualitatifs qui sont de l'âme autant que du corps, et renvoient en dernier lieu à une sorte de situation passionnelle indistincte et mixte, qui impose ses formes communes à l'enchaînement des idées, au cours des sentiments, à l'état des fibres, à la circulation des fluides. » (245) De ce point de vue, « l'âme et le corps sont toujours expression immédiate l'un de l'autre. » (246) Aussi la folie peut-elle être engendrée par une émotion vive : ce moment déraisonnable échappe à la raison, devient irrationnelle et bascule dans l'irréel.

- Le fantasme. Alors que l'homme raisonnable peut maîtriser des images irrationnelles qui se présentent à lui, le fou est débordé par elles, dans la liberté du fantasme, dans un délire, qui est à la fois celui du corps et de l'âme, du langage et de l'image, de la grammaire et de la physiologie.

- Mais en quoi ce langage du fantasme et du rêve peut-il être assimilé à la folie ? Ce n'est que en comparant la totalité formée par le sommeil et le rêve, c'est-à-dire un ensemble comprenant « outre l'image, le fantasme, les souvenirs ou les prédictions, le grand vide du sommeil, la nuit des sens, et toute cette négativité qui arrache l'homme à la veille et à ses vérités sensibles. Alors que la tradition comparait le délire du fou à la vivacité des images oniriques, l'âge classique n'assimile le délire qu'à l'ensemble indissociable de l'image et de la nuit de l'esprit sur fond de laquelle elle prend sa liberté. Et cet ensemble transporté tout entier dans la clarté de la veille, constitue la folie. » (258) Ainsi, « la folie commence là où se trouble et s'obscurcit le rapport de l'homme à la vérité. » (259) Les images convoquées la nuit sont détachées de toute réalité sensible, elles sont donc « néant, puisqu'elles ne représentent rien » (...) « joignant la vision et l'aveuglement, l'image et le jugement, le fantasme et le langage, le sommeil et la veille, le jour et la nuit, la folie, au fond, n’est rien, car elle lie en eux ce qu'ils ont de négatif. Mais ce rien, son paradoxe est de le manifester, de le faire éclater en signes, en paroles, en gestes. » (261)

- La raison est donc éblouie. « L'éblouissement, c'est la nuit en plein jour. » « La raison éblouie ouvre les yeux sur le soleil et ne voit rien, c'est-à-dire ne voit pas. » (262) C'est pourquoi « délire et éblouissement sont dans un rapport qui fait l'essence de la folie, exactement comme la vérité et la clarté, dans leur rapport fondamental, sont constitutifs de la raison classique. » (262)

Ainsi, l'internement restitue la folie à sa vérité de néant, elle y est reconnue comme n'étant rien d'où les souhaits de mort qu'on trouve souvent dans les registres de l'internement, symbolisant une opération d'anéantissement du néant.


Chapitre III - Figures de la folie

Comment la raison peut-elle rendre compte de la folie ? Car les discours sur la folie parviennent à manifester d'une manière positive sa négativité en cherchant à la classer par groupes.

- La démence. Il n'y a pas de symptomatologie, propre à la démence : aucune forme de délire, d'hallucination ou de violence ne lui appartient en propre. C'est « la forme empirique la plus générale de la déraison » mais on ne peut lui assigner quelque chose de positif, « cette présence qui s'échappe toujours à elle-même ». (275) Mais elle est bornée d'un côté par la frénésie qui s'accompagne de fièvre, et de l'autre par la stupidité, l'imbécillité ou l'idiotie se traduisant par de la radoterie, l'esprit étant comme figé.

- Manie et mélancolie. Comment appréhender la mélancolie ? La causalité des substances est remplacée par un cheminement qui va « du corps à l'âme, de l'humeur aux idées, des organes à la conduite. » (282) Mais il y a aussi des terrains, des qualités : les femmes que leur nature portent peu à la mélancolie y tombent avec plus de gravité. Ainsi, une qualité peut s’altérer et devenir le contraire de ce qu'elle était. Enfin des qualités peuvent être modifiées par les accidents, les conditions de la vie. Quant à lui, « le délire maniaque consiste en une vibration continue de la sensibilité. » Si le mélancolique « n'est plus capable d'entrer en résonance avec le monde extérieur », « le maniaque vibre à toute sollicitation, son délire est universel. » (288) Les deux reliés donnent lieu à la découverte du cycle maniaco–dépressif.

- Hystérie et hypocondrie. C'est maladies sont appréhendées de deux façons, soit comme maladie des nerfs, soit comme maladie de l'esprit (comme la manie et de la mélancolie). L’ Hystérie est donc perçue comme l'effet d'une chaleur interne apparentée à l'ardeur amoureuse, mais déchiffrer ses propriétés est moins évident que pour la manie ou la mélancolie. Le cerveau semble jouer le rôle de relais d'un mal dont l'origine est viscérale, ramenée à l'utérus dont l'origine ne suffit pas à sa diffusion laquelle s'effectue par les humeurs et les nerfs. C'est comme « la montée des puissances inférieures, qui trop longtemps contraintes et comme congestionnées, entrent en agitation, se mettent à bouillonner, et finissent par répandre leur désordre - avec ou sans intermédiaire du cerveau - dans le corps tout entier. » (305) Mais au cours du XVIIIe siècle, ce thème va s'altérer et à la dynamique de l'espace corporel va se substituer une morale de la sensibilité et faire donc basculer définitivement hystérie et l'hypocondrie dans le monde de la folie. Une évolution en trois étapes : une dynamique de la pénétration organique et morale : cette maladie attaque d'abord les femmes, parce qu'elles sont de constitution plus délicate et qu'elles mènent une vie plus molle, accoutumées aux voluptés et aux commodités de la vie ; une physiologie de la continuité corporelle : c'est un corps poreux qui permet l'invasion de la maladie, qui chemine à travers la fibre nerveuse ; une éthique de la sensibilité nerveuse : l'irritation de ces fibres touche d'abord les plus sensibles, c'est-à-dire les femmes. « On est malade de trop sentir ; on souffre d'une solidarité excessive avec tous les êtres qui environne. On est ainsi innocemment entraîné par l'irritation du système nerveux, tout en étant coupable de s'être laissé aller, dans une complaisance pour les passions et les imaginations qui trouvent là leur châtiment moral. Cela n'est au fond « que le juste châtiment d'une culpabilité plus profonde : celle qui lui fait préférer le monde à la nature. » (314)

Ainsi, à la veille du XIXe siècle, on voit l'assimilation complète de l’hystérie et de l'hypocondrie aux maladies mentales. « Par la distinction capitale entre sensibilité et sensation, elles entrent dans ce domaine de la déraison dont nous avons vu qu'il était caractérisé par le moment essentiel de l'erreur et du rêve, c'est-à-dire de l'aveuglement. Tant que les vapeurs étaient des convulsions ou des tranches communication sympathiques à travers le corps, quand bien même elles conduisaient à l'évanouissement et à la perte de conscience, elles n'étaient point folie. Mais que l'esprit devienne aveugle à l’excès même de sa sensibilité – alors apparaît la folie. » (315) Mais dans cette folie, il y a tout un contenu de culpabilité, de sanction morale de juste châtiment qui sont nouveaux., « Ce qui était aveuglement va devenir inconscience, ce qui était erreur, va devenir faute ; et tout ce qui désignait dans la folie la paradoxale manifestation du non-être deviendra châtiment naturel d'un mal moral. » (315) L'individu devient le sujet de sa maladie et non plus sa victime.


Chapitre IV - Médecins et malades

Pour les médecins, les nerfs étant le siège des maladies, l'opium les insensibilise pour un temps grâce à des propriétés naturelles et donc de proximité d'essence avec la maladie. Ainsi, on accorde au XVIIIe siècle des privilèges à tous les médicaments dits naturels. Pour guérir, on utilise les pierres précieuses, les sécrétions humaines (lait, urine…) ainsi que les valeurs symboliques (le serpent). Il existe aussi tout un essaim de gens qui guérissent en dehors de la branche de la médecine, cette fragmentation étant encore plus sensible dans le cas de la folie. L'âge classique donne la plénitude de son sens à la notion de cure, laquelle vient se substituer à la panacée, mais qui montre aussi les prémices de la clinique. La cure permet la rencontre de la théorie et de la pratique autour d'une expérience concrète existant dans un langage commun entre le médecin et le malade. De cette confrontation des idées thérapeutiques naissent :

- la consolidation : la cure doit donner aux esprits ou aux fibres une vigueur.

- la purification : Puisque la folie est « encombrement des viscères, bouillonnement des d’idées fausses, fermentation de vapeurs et de violences, corruption des liquides et des esprits » (329), l'idée de purification prend tout son sens, notamment en remplaçant le sang existant, en essayant de le purger, en essayant de dissoudre toutes les fermentations formées dans le corps, par exemple en utilisant le vinaigre.

- l'immersion : par l'ablution ou par l'imprégnation. Dans ce dispositif, l'eau prend tous son sens, car elle imprègne les tissus, et l'eau froide rafraîchit les chaleurs, et même la douche devient une technique privilégiée. L'eau retrouve sa fonction de purification avec la qualité dont on la charge : la violence qu'elle contient doit entraîner dans un flux irrésistible toutes les impuretés.

- La régulation du mouvement : « rendre à l'esprit et aux esprits, au corps et à l'âme, la mobilité qui fait leur vie » (338), mobilité qu'il faut pourtant contrôler pour éviter « l'agitation vide des fibres. » On utilise ainsi la marche, la course, les promenades à cheval, le balancement de la mer.

« On voit comment jusque dans l'empirisme des moyens de guérison se retrouvent les grandes structures organisatrices de l'expérience de la folie à l'âge classique. Erreur et faute, la folie est à la fois impureté et solitude ; elle est retirée du monde, et de la vérité ; mais elle est par là même emprisonnée dans le mal. Son double néant est d'être la forme visible de ce non-être qu'est le mal, et de proférer dans le vide et dans l'apparence colorée de son délire, le non-être de l’erreur. Elle est totalement pure, puisqu'elle n'est rien, si ce n’est le point évanescent d'une subjectivité à qui a été soustrait toute la présence de la vérité ; et totalement impure, puisque ce rien qu'elle est, c'est le non-être du mal. La technique de guérison, jusque dans ses symboles physiques les plus chargé d'intensité imaginaire – consolidation et remise en mouvement d'une part, purification et immersion de l'autre - s'ordonne secrètement à ces deux thèmes fondamentaux ; il s'agit à la fois de rendre le sujet à sa pureté initiale, et de l'arracher à sa pure subjectivité pour l'initier au monde ; anéantir le non-être qui l'aliène à lui-même, et le rouvrir à plénitude du monde extérieur, à la solide vérité de l'être. » (341) On utilise aussi la musique pour modifier la fibre nerveuse jusqu'à l'âme : en effet, l'usage de la passion contre les démences « n'est pas autre chose que s'adresser à l'unité de l'âme et du corps dans ce qu’elle a de plus rigoureux. » (344) L'élément psychologique a donc sa place dans les techniques : « comment expliquer, autrement, l'importance qu'on attache à l'exhortation, à la persuasion, aux raisonnement, à tout ce dialogue que le médecin classique engage avec son malade, indépendamment de la cure par les remèdes du corps ? » (347) Pour cela, le médecin engage des techniques :

- Le réveil. « Puisque le délire est le rêve des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent à ce quasi sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse livrée aux images, à une veille authentique, où le songe s'efface devant les figures de la perception. » (348)

- La réalisation théâtrale. On fait jouer le discours de la raison dans un cadre fictif.

- Le retour à l'immédiat. Comme par exemple l'activité simple qu’est le travail.

En définitive, « à l'âge classique, inutile de chercher de distinguer les thérapies physiques et les médications psychologiques. Pour la simple raison que la psychologie n'existe pas. » L'intervention est donc « un art de la transformation des qualités, une technique dans laquelle l'essence de la folie est prise comme nature, et comme maladie ; dans l'autre, il s'agit d'un art du discours, et de la restitution de la vérité, où la folie vaut comme déraison. » (359) La dissociation se fera plus tard lorsque la folie sera confisquée dans une institution morale et ne sera plus que maladie.


Troisième partie

Introduction

Le personnage du fou fait sa apparition dans le Neveu de Rameau, sous forme de bouffonnerie, et vit donc au milieu des formes de la raison : « sans le fou, la raison serait privée de sa réalité, elle serait monotonie vide, ennui d'elle-même. » (365) Elle ne pourrait s'appréhender sans son contraire. « La folie n'est jamais que ce que la raison peut posséder d'elle-même. » Voir le fou du roi… La raison s’aliène dans le mouvement même où elle prend possession de la déraison. » (366) Ce que Descartes sépare, l'époque moderne, la liait. Quand le Moyen Âge affublait la déraison de visages étranges, dorénavant celle-ci prend « le masque imperceptible du familier et de l'identique. » (370) Les questions qui se posent : « pourquoi n'est-il pas possible de se maintenir dans la différence de la déraison ? Pourquoi faut-il toujours qu'elle se sépare d'elle-même, fascinée dans le délire du sensible, et recluse dans la retraite de la folie ? Comment a-t-il pu se faire qu'elle soit à ce point privée de langage ? Quel est donc ce pouvoir qui pétrifie ceux qui l'ont une fois regardé en face, et qui condamne à la folie, tous ceux qui ont tenté les preuves de la Déraison ? » (372)


Chapitre I - La grande peur

La déraison, autrefois, mise à distance grâce à l'internement, réparait au XVIIIe siècle chargée de nouveaux périls. Pour la première fois depuis le grand renfermement, le fou redevient un personnage social. Cette peur formulée en termes médicaux, « est animée au fond par tout un mythe moral. » (375) On parle des fièvres des prisons, de contagion du mal–pourriture, d'air vicié, véhiculé par les maisons d'internement. Il s'agit donc de les neutraliser ou/et de les aménager en les purifiant. On imagine ces endroits à la façon de Jérôme Bosch, hantés par des plaisirs et des figures corrompues. Le sadisme illustre cela, il est d'une des grandes conversions de l'imagination occidentale : « La déraison devenue délire du cœur, folie du désir, dialogue insensé de l'amour et de la mort dans la présomption sans limite de l'appétit. » (381) Le sadisme apparait comme discours et désir.

La peur de la folie s'inscrit dans un cadre temporel, historique et social : quand l'homme n'est pas maintenu dans certaines contraintes sociales, quand la société ne contraint plus les désirs, la religion quand ne règle plus le temps et l'imagination, alors des forces pénétrantes s'emparent de la pensée et de la sensibilité :

- La folie et la liberté où la première est la rançon de la deuxième, notamment la liberté marchande qui ne cesse d'écarter « l'homme de son essence et de son monde » dans « cette extériorité absolue des autres et de l'argent » (387) Plus généralement, c'est un milieu non naturel qui favorise les mécanismes psychologiques et physiologiques de la folie.

- La folie, la religion et le temps : la religion favorise « un paysage imaginaire, un milieu illusoire favorable à toutes les hallucinations et à tous les délires. »

- La folie, la civilisation et la sensibilité : « si le progrès des sciences dissipe l’erreur, il a aussi pour effet de propager le goût et même la manie de l'étude ; la vie de cabinet, les spéculations abstraites, cette perpétuelle agitation de l'esprit sans exercice du corps, peuvent avoir les plus funestes effets. » (389) La sensibilité elle-même, est déréglée par rapport au mouvement de la nature, par exemple au théâtre où l'on cultive de vaines passions illusoires. Il y a comme une rupture avec l'immédiat.

Aussi, dans le discours prône t-on un retour à la nature car on remarque que les animaux ou même les primitifs ne sont pas disposés à la folie. C'est le milieu artificiel qui pervertit l'homme.

Au XIXe siècle, la folie prendra un sens différent dans ce qui' l’opposait à la nature. Elle est proche de l'histoire et apparaîtra comme l'envers de la société. Alors qu’à l’âge classique l'homme communiquait avec la folie par la voie de l'erreur, « la folie, étant l'erreur par excellence », la perte absolue de la vérité à la fin du XVIIIe siècle, « on voit se dessiner les lignes générales d’une nouvelle expérience, où l'homme, dans la folie, ne perd pas la vérité, mais sa vérité. » Désormais, le fou n'est pas envahi par son animalité, mais il est « celui qui a quitté la terre de sa vérité immédiate, et qui s'est lui-même perdu. » (400)


Chapitre II - Le nouveau partage

En 1690, la Salpêtrière comptait 3059 personnes, 100 ans, plus tard, il y en a 6704, avec parallèlement l'ouverture de maisons destinées à recevoir exclusivement les insensés diminuant donc leur nombre dans les anciens asiles. Dans toute l'Europe on observe le même phénomène de pratiquer le vieil internement des fous qu'on avait connu encore au temps de la Renaissance. Est-ce parce que l'on a peur d'eux, ou parce qu'on les reconnaît comme autre qu'on les isole ? La définition évolue, puisqu'on enferme aussi les libertins. « La sensibilité à la folie, naguère uniforme, s'est ouverte soudain, libérant une attention nouvelle à tout ce qui était jusqu'alors esquivé dans la monotonie de l'insensé. » (409) Au cours du XVIIIe siècle, « l'aliéné a entièrement perdu la vérité. » (411) « Dans l'univers de l'insensé, au contraire, on peut se reconnaître ; la folie y est toujours assignable. » (412) L'insensé « laisse la déraison circuler plus ou moins secrètement sous les espèces de la raison. » (412) « L'aliéné est entièrement du côté du non-sens ; l'insensé dans l'interversion du sens. » (412) Les discours varient entre la théorie médicale, et celui qui est tenu dans l'espace de l'internement : « il y a eu comme une « analytique médicale » et une « perception asilaire » qui n'ont jamais été adéquates l'une à l'autre. » (414) C'est à l'issue de ce long processus qu'émergera au cours du XIXe siècle la psychiatrie positive avec un grand mouvement de réforme, la confiance dans la médecine, et la reconnaissance de droits pour les insensés par rapport aux autres internés. Mais auparavant, l'idée est de séparer les fous des autres, les côtoyer faisant figure d'injustice. Mais l'approche n'est pas uniforme car pour les économistes par exemple la richesse d'une nation en sa population, il est donc irrationnel de l'enfermer. Par exemple le pauvre est un actif potentiel. Il faut donc l'obliger à travailler. Alors que le malade est un point mort. Pour celui-ci l'assistance repose sur des sentiments de pitié et de solidarité et donc elle n'est pas une structure d'État, mais « un lien personnel qui va de l'homme à l'homme. » (435) Le XVIIIe siècle fragment donc l'espace de l'internement la folie demeurant ainsi la seule enfermée. « Bref, tout ce qui enveloppait jadis la folie se délabre : le cercle de la misère, celui de la déraison, se défont l'un et l'autre, la misère est reprise dans les problèmes immanents à l'économie ; la déraison s'enfonce dans les figures profondes de l'imagination. Leurs destins ne se croiseront plus. » (439)


Chapitre III - Du bon usage de la liberté

« Voici donc la folie restituée à une sorte de solitude : non, celle bruyante, et, d'une certaine manière, glorieuse qu'elle avait pu connaître jusqu'à la Renaissance, mais une autre, étrangement silencieuse ; une solitude qui la dégage peu à peu de la communauté confuse des maisons d'internement, et qui la cerne comme d'une zone neutre et vide. » (440) Désormais sont enfermés les criminels et les fous, mais comme ces derniers avilissent ceux auxquels on les mêle, il leur faut un internement spécifique. Avec un rapprochement avec la pensée médicale. Ainsi, en cette fin du XVIIIe siècle, sont rapprochées, « la folie interne et la folie, soignée, la folie rapportée à la déraison et la folie rapportée à la maladie » (452), rapprochement qui débouchera sur la synthèse de l'aliénation mentale. L'internement est conçu en lui-même comme un agent de guérison : « la liberté internée, guérit par elle-même, comme bientôt le langage libéré dans la psychanalyse ; mais par un mouvement qui est exactement inverse : non pas en permettant aux fantasmes de prendre corps dans les mots et de s'échapper en eux, mais en les contraignant au contraire à s'effacer devant le silence insistant et pesamment réel . » (457) La transformation de la maison d'internement en asile, ne se fait pas par l'introduction de la médecine, mais par une restructuration interne de l'espace. La folie est ainsi objectivée et dépossédée d'elle-même. Le droit qui jugeait de l'irresponsabilité des individus se laisse pénétrer peu à peu par des significations morales : « Il y a désormais une emprise publique institutionnelle de la conscience privée sur la folie. » (467) Il y a là « une sorte d'étatisation des mœurs » (469) à travers le pouvoir des jurés et des juges. « La déraison est objectivée de force, dans ce qu'il y a de plus subjectif, de plus intérieur, de plus profond en l'homme. Elle, qui avait été longtemps, manifestation coupable, devient maintenant innocence et secret. Elle, qui avait exalté ces formes de l'erreur où l'homme abolit la vérité, devient par-delà l'apparence, par-delà la réalité elle-même, la vérité la plus pure. » (475) Néanmoins, sont distingués deux types de folie : le coup de folie ; et le criminel né. [tableau synoptique des transformations, page 479] Ainsi de proche en proche est constitué un monde étanche entre fou et non fou, reposant sur une connaissance objective, faisant du fou un objet. Ce mouvement est à la fois libération et asservissement.


Chapitre IV - Naissance de l'asile

Quand Pinel crée l'asile moderne, il constitue un lieu où « la folie doit apparaître dans une vérité pure, à la fois objective et innocente, mais constitution de ce domaine sur un mode idéal, toujours indéfiniment reculé, chacune des figures de la folie se mêle à la non–folie dans une proximité indiscernable. Ce que la folie gagne en précision dans son dessin scientifique, elle le perd en vigueur dans la perception concrète ; l'asile où elle doit rejoindre sa vérité, ne permet pas de la distinguer de ce qui n'est pas sa vérité. Plus elle est objective, moins elle est certaine. Le geste qui la libère pour la vérifier est en même temps l'opération qui la dissémine et la cache dans toutes les formes concrètes de la raison. » (491) Pour cela, on utilise les bienfaits supposés de la nature, car elle est « censée faire triompher la nature par ressemblance, rapprochement et mystérieuse pénétration, cependant que se trouve conjuré tout ce que la société a pu déposer en l'homme de contre-nature. » (493) Sont élaborés ainsi trois grandes formes majeures du XIXe siècle : la nature–vérité, la nature–raison, la nature–santé. Une approche positiviste voit donc le jour qui dira que « la vérité de la folie, c'est la raison de l'homme, ce qui inverse entièrement la conception classique pour qui l'expérience de la déraison dans la folie, conteste tout ce qui peut y avoir de vérité en l'homme. » (496) Libéré de ses chaînes, le fou est resocialisé, sa santé ne pouvant être restaurée que par des valeurs sociales. Car la folie est vice, violence et méchanceté, et donc il s'agit de retrouver les vertus comme l’héroïsme, la fidélité, le sacrifice par le mythe de la Retraite. Dans ce regard, l'élément religieux n'est jamais loin (cf les Quaker en Angleterre). Avec une composante essentielle qui est la peur. Auparavant, la folie faisait peur désormais c’est elle qui doit avoir peur « entièrement livrée par là à la pédagogie du bon sens, de la vérité et de la morale. » (503) Le fou doit reconnaître sa culpabilité (d'être fou) et donc « revenir à sa conscience de sujet libre et responsable, et par conséquent, à la raison. » (505) Et c'est par l'activité du travail qui entame ce processus.

Mais plus efficace encore que le travail, c'est le regard des autres, le besoin d'estime qui est sollicité. Le fou est mis sous tension interne par la pression d'autrui qui incite le malade à se maîtriser. Quelque chose vient de naître qui n'est plus répression mais autorité par laquelle la folie est combattue, car celle-ci est enfance et donc l'on maintient l'insensé dans une fiction de la famille au sein de laquelle il reste mineur, et la raison prend les traits du Père. Ainsi, sous l'action de Pinel, l'asile « devient un instrument d'uniformisation morale et de dénonciation sociale » : l'asile agit « comme éveil et réminiscence invoquant une nature oubliée » ; et il agit « par déplacement social, pour arracher l'individu à sa condition » (515) en utilisant trois moyens :

- Le silence avec la fin de la contrainte physique. Dans cet univers, le fou est réindividualisé et porte donc seul sa vie, laquelle devient ainsi plus pesante et plus oppressante.

- La reconnaissance en miroir afin que le fou prenne conscience de son état et de l'arrogance que représente la folie et faire émerger la vérité, « libérée des chaînes qui faisaient d'elle un pur objet regardé, la folie perd, de manière paradoxale, l'essentiel de sa liberté, qui est celle de l'exaltation solitaire ; elle devient responsable de ce qu’elle sait de sa vérité ; elle s'emprisonne dans son regard indéfiniment renvoyé à elle-même ; elle est enchaînée finalement à l'humiliation d'être objet pour soi. » (519)

- Le jugement perpétuel : avec Pinel, il y a une conversion de la médecine en justice, de la thérapeutique en répression. « Tout est organisé pour que le fou se reconnaisse dans ce monde du jugement qui l'enveloppe de toutes parts ; il doit se savoir surveillé, jugé et condamné ; de la faute à la punition, le lien doit être évident, comme une culpabilité reconnue par tous » (521)

- L'apothéose du personnage médical non pas au titre de la science, mais « comme garantie juridique et morale. » (524) figure reconnue à laquelle le malade s'abandonne. On peut y voir là l'élément précurseur du dispositif psychanalytique avec le couple malade–médecin où la folie n'existe que dans ce rapport et cette reconnaissance.


Chapitre V - Le cercle anthropologique

Ce mouvement de la fin du XVIIIe début du XIXe siècle, est une fausse libération, puisqu'on « laisse jouer la liberté du fou, mais dans un espace plus fermé, plus rigide que celui de l'internement » ; « on le libère de sa parenté avec le crime et le mal, mais pour l'enfermer dans les mécanismes rigoureux d'un déterminisme. Il est tout à fait innocent que dans l'absolu d’une non-liberté ; on détache les chaînes qui empêchaient l'usage de sa libre volonté, mais pour le dépouiller de cette volonté même, transférée et aliénée dans le vouloir du médecin. Le fou est désormais tout à fait libre, et tout à fait exclu de la liberté. (…) Ce n'est donc pas une libération des fous, (…) mais une objectivation du concept de leur liberté. » (533) Le fou est désormais étranger par rapport à soi, aliéné. Sa vérité ne lui appartient plus.

Le fou dévoile la vérité élémentaire de l'homme en le réduisant à des désirs primitifs, mais il montre aussi la vérité terminale de l'homme, en montrant où les passions, la vie en société peuvent l'entraîner. « La folie commence avec la vieillesse du monde ; et chaque visage que prend la folie au cours des temps dit la forme et la vérité de cette corruption. » (538) Mais une guérison est possible car comme la maladie n'est pas la perte complète de la santé, la folie n'est donc pas perte totale de la raison. Mais cette guérison réside dans la raison de l'autre, car sa propre raison n'est que la vérité de la folie. Ou bien le fou est coupable et on suppose une unité intérieure dans laquelle il n'est pas libre et est un autre que lui-même. Ou bien il est innocent mais alors on pose une aliénation originaire et donc une identité du sujet à lui-même. « Ainsi le fou apparaît maintenant dans une dialectique, toujours recommencée, du Même et de l'Autre. » (...) « Il est innocent parce qu'il n'est pas ce qu'il est ; et coupable d'être ce qu'il n'est pas. » (547)

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