Thomas Mann Les Buddenbrook

  


Thomas Mann, Les Buddenbrook, Le Livre de Poche, 1993 (1901), 763 p. 

C'est l'histoire sur près d’un siècle d'une grande famille de marchands prussiens dans la ville supposée de Lübeck, une saga qui montre une forme de déclin d'une bourgeoisie protestante, puisqu'on y côtoie des divorces, un enfant autiste, un emprisonnement, et bien sûr des décès. Ce qui est fascinant dans le mode d'écriture (entre autres choses), c'est qu'on glisse imperceptiblement d'un personnage à un autre d'une génération à l'autre, en s'attachant successivement aux uns et aux autres, tandis progresse ainsi le récit. Lequel tourne fondamentalement autour de la recherche du maintien des places acquises, notamment par les alliances matrimoniales.

Ainsi celle d’Antonie (dite Tony laquelle représente peut-être le personnage central du livre) fille du consul Buddenbrock, à qui l’on présente Grünlich, un marchand : « un homme de taille moyenne, âgé d'environ 32 ans, vêtu d'un costume vert-jaune en laine à longues jambes et de gants gris en fil, arriva, chapeau et canne dans la même main, à pas assez courts et la tête légèrement penchée en avant. Son visage, sous ses cheveux clairs et clairsemés, était rose et souriant ; mais il avait une verrue bien visible à côté d'une narine. Il était rasé de près au niveau du menton et de la lèvre supérieure et portait de longs favoris à l'anglaise ; ces favoris étaient d'une couleur jaune dorée prononcée. » (101) Cette description détaillée (comme il y en a de multiples dans tout le livre) vise à « situer » le personnage : il ne sera pas dans le registre de la séduction amoureuse mais dans celui de la séduction sociale, « Comment connaît-il mes parents ? Il leur dit ce qu'ils veulent entendre » se dit Tonie. D’ailleurs après qu’il est parti, elle énonce un jugement sans appel : il est « ridicule », contre l’avis de ses parents. Quand elle le recroise quelque jours plus tard celui-ci lui avoue qu’elle lui a « manqué », à quoi rétorque Tony, « Ce n'est pas réciproque ! » Aussi quand il demande sa main en est-elle affligée et se met à pleurer. Mais son père manœuvre : « .. Une personne aussi jeune que toi ne sait jamais vraiment ce qu'elle veut... Son esprit est aussi confus que son cœur... Il faut laisser le temps au cœur et garder l'esprit ouvert aux conseils des personnes expérimentées qui veillent méthodiquement à notre bonheur...  (...)

« Tout ça peut être examiné calmement, doit être examiné calmement, car c'est une affaire sérieuse. » (111-112) Tout est là en effet, les sentiments pèsent peu par rapport au rang social ce qu’elle savait déjà, « un jour, elle deviendrait la femme d'un commerçant, elle ferait un bon mariage avantageux, comme il convenait à la dignité de la famille et de l'entreprise... » (112) Le devoir et le destin ainsi que l’énonce sa mère l’appellent vers cette alliance. Cependant elle se débat encore, elle ne peut céder à des sentiments contraires. Mais son père raisonne autrement : « Les affaires marchent tranquillement... ah, trop tranquillement, et cela uniquement parce que j'agis avec la plus grande prudence. Nous n'avons pas progressé, pas de manière significative, depuis que papa nous a quittés. Les temps ne sont vraiment pas propices pour les commerçants... Bref, il n'y a pas beaucoup de joie dans tout ça. Notre fille est en âge de se marier et en mesure de faire un mariage qui apparaîtra à tous comme avantageux et honorable – qu'elle le fasse ! » (121) La pression familiale est forte (le frère aussi milite pour ce mariage), et le pasteur l’accentue dans un prêche sans doute pas innocent. Elle part alors en retraite chez des amis de la famille, les Schwarzkopf, chez qui elle tombe amoureuse du fils, un étudiant aux propos révolutionnaires. Quand de retour elle doit faire face à une nouvelle demande de Grünlich, elle ne peut que l’éconduire. Son père entre de nouveau en scène : « Ton chemin, me semble-t-il, est clairement tracé devant toi depuis plusieurs semaines, et tu ne serais pas ma fille, ni la petite-fille de ton grand-père qui repose en Dieu, ni un membre digne de notre famille, si tu avais sérieusement l'intention de suivre seule, avec défiance et frivolité, tes propres chemins désordonnés. » (157) Grünlich ayant eu vent du rapprochement de Tony avec le fils, vient alors faire valoir ses droits auprès du père, puis repart. Quand Tony rentre chez ses parents, elle demeure perturbée par la violence des sentiments qu’a suscité la rencontre du fils Schwarzkopf. Mais en lisant les chroniques familiales, elle prend conscience que sa vie ne lui appartient pas tout à fait : « Elle se pencha en arrière en poussant un soupir de soulagement, et son cœur battait solennellement. Elle était remplie de respect pour elle-même, et le sentiment d'importance personnelle qui lui était familier la traversait comme un frisson, renforcé par l'esprit qu'elle venait de laisser agir sur elle. « Comme un maillon d'une chaîne », avait écrit papa... oui, oui ! C'est justement en tant que maillon de cette chaîne qu'elle avait une importance et une responsabilité élevées, appelée à contribuer par ses actes et ses décisions à l'histoire de sa famille ! » (169) Et dans la foulée elle accepte les fiançailles avec Grünlich. Et quand ce dernier discute de la dot avec le père de sa future épouse : « effectivement… dit-il, et cet « effectivement » avait exactement la longueur de son favori gauche, ce favori jaune d'or qu’il laissait glisser lentement entre ses doigts et dont il ne libéra la pointe qu'au bout de son « effectivement ». » (170) Les époux peuvent partir et la fille se tourner vers son père et lui dire : « es-tu content de moi ? » (175) Ainsi, elle s'est rangée à la raison impérieuse de la lignée familiale. Dans sa vie d’épouse elle peut être amenée à s’opposer à son mari, par exemple sur un mode de vie luxueux qu’elle revendique : « Elle aurait déclaré avec le même calme qu'elle était imprudente, colérique, vindicative. Son sens prononcé de la famille l'éloignait presque des notions de libre arbitre et d'autodétermination et la poussait à constater et à reconnaître ses traits de caractère avec une sérénité presque fataliste... sans distinction et sans essayer de les corriger. Sans le savoir, elle pensait que chaque trait de caractère, quel qu'il soit, était un héritage, une tradition familiale et donc quelque chose de vénérable, qui méritait en tout cas le respect. » (214) Quand les affaires de Grünlich se détériorent et que le père de Tony débarque chez eux, il s'agit d'évaluer rapidement les coûts sentimentaux, mais plus encore patrimoniaux de cette faillite : « je ne te forcerai nullement, ma chère Tony. Dans le cas où tes sentiments ne t'attacheraient pas inviolablement à ton mari... » (225) Et la fille de répliquer ce qu'on subodore depuis le début : « je ne l'ai jamais aimé… Il m'a toujours été antipathique… Tu ne le sais donc pas ?... » (228) Ainsi, ce qui a été réalisé quatre ans auparavant au nom des intérêts supérieurs de la famille, peut être, au nom de ces mêmes intérêts, défait de manière rapide.

Le fils de la famille, Thomas, qui doit succéder à son père, noue lui aussi un mariage d'intérêt et peut écrire à sa mère : « j'ai une adoration enthousiaste pour Gerda Arnoldsen mais je n'ai nullement l'intention de descendre au fond de moi-même pour découvrir jusqu'à quel point la grosse dot dont l'on m'avait chuchoté le chiffre à l'oreille d'une façon assez cynique, a tout de suite contribué, dès la première présentation, à cet enthousiasme. Je l'aime, mais mon bonheur et ma fierté sont d’autant plus grands qu’en la faisant mienne j'apporte à notre maison de commerce un important appoint de capitaux. » (298)

Dans cette famille entièrement tendue vers la réussite bourgeoise, il existe un mouton noir, le deuxième fils, Christian, qui privilégie la bonne vie au détriment du travail et des affaires, et qui signifie aussi quelque chose de ce mode de vie confortable mais engoncé dans ses obligations et ses rituels (Il dit ainsi à son frère : « je suis devenu ce que je suis, parce que je n'ai pas voulu devenir ce que tu es devenu » (587).

Tony n’échappe pas à cette pesanteur, et la revendique même : elle doit se remarier pour « réparer », par « devoir vis-à-vis de son nom. » (348) Mais ce remariage n’est pas plus réussi que le premier. Dans le même élan où elle se plaint de son mari auprès de sa mère, remarque-t-elle une « charmante » corbeille que celle-ci a acquise : « c’est très distingué » (384), énonce-t-elle, indiquant par là même que le paraître est l’essence de l’être chez ces bourgeois. Et c'est d'ailleurs ce jeu social que son frère Thomas s'efforce de lui rappeler afin qu'elle ne mette pas fin à son mariage sur un coup de tête puisqu'elle est partie après avoir surpris son mari dans les bras d'une autre femme : « je te prie, seulement d'envisager les choses avec un peu moins d'indignation et un peu plus de diplomatie. Nous parlons entre nous. Il faut que je te dise quelque chose : dans un mariage, il n'est pas indifférent de savoir de quel côté se trouve… se trouve la supériorité morale… Ton mari t'a donné prise sur lui, il n'y a aucun doute là-dessus. Il s'est compromis, s'est rendu un peu ridicule… ridicule justement, parce que sa faute est innocente, si peu grave au fond… Bref, sa dignité n'est plus sacrée, tu as de ton côté une certaine supériorité, et suppose que tu saches t'en servir avec adresse, ton bonheur est assuré. » (388) Mais il échoue à convaincre sa sœur, car en fait, ainsi qu’elle l’avoue, ce n’est pas tant son mari qu’elle exècre que la ville où elle vit désormais, dépourvue de cette Histoire et de ce raffinement auxquels elle est viscéralement attachée : « Nous ne devrions jamais quitter notre terre natale nous autres gens du Nord. (…) Nous nous considérons comme des nobles, et nous nous sentons différents des autres. » (394) Lucide sur sa trajectoire déclinante, elle conclut auprès de son frère : « maintenant, c'est toi tout seul qui doit maintenir le rang des Buddenbrook. » (395)

Que la lignée repose sur le fils aîné, c'est évident en plusieurs endroits et même très explicite quand il dit que son opinion vaut celle de deux femmes (ses sœurs) et d'un « dégénéré » (son frère). Cependant, au jeu du classicisme, la famille, ici Gerda la femme de Thomas, peut être dépassée par tel professeur de piano, qui ne supporte pas Wagner : « ce n'est que chaos, démagogie, blasphème, extravagance ! C'est une bouffée de vapeur parfumée, traversée d’éclairs ! C'est la fin de tout morale en art ! Je ne le jouerai pas ! » (505) La vie de Thomas est donc réglée par le jeu social et économique, un jeu d’ « acteur dont l'existence entière, jusque dans les menus actes quotidiens, se passerait à jouer un même rôle, un rôle qui, à l'exception de rares et brefs instants de solitude et de détente, requiert sans cesse et dévore toutes ses forces. » (621) Le romancier atteint ici dans cette description historico-psychologique, son acmé : une vie intérieure sacrifiée pour maintenir le quant à soi social : « l'absence de tout intérêt profond et vif, l'appauvrissement et le délabrement de son âme – délabrement qui se faisait sentir presque continuellement comme un chagrin obscur et pesant, un sentiment de nécessité inexorable et la résolution tenace de sauvegarder à tout prix sa dignité, de dissimuler sa déchéance par tous les moyens, et de sauver les apparences, avait ainsi transformé son existence, l'avait rendue artificielle, consciente, contrainte, au point que tout mouvement, toute parole, la moindre de ses actions parmi les hommes était devenue une comédie fatigante et épuisante. » (622) Il continue néanmoins de se projeter dans l'histoire à venir, en envisageant pour son fils, autre chose qu'un destin de pianiste auquel sa mère semble le vouer : « le moment approchait où le père aurait à son tour l'occasion d'agir sur son fils, de le tirer un peu à soi et de neutraliser par des impulsions viriles les influences féminines antérieures. » (627) Mais il n'en aura pas le temps car il meurt brutalement.

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