Historiciser l'inconscient

  


Hervé Mazurel, L’inconscient ou l'oubli de l'histoire. Profondeurs et métamorphoses de la vie affective, Paris, La Découverte, 2021 (juillet 2026)


À de nombreuses reprises, les analystes avouèrent ne pas reconnaître chez leurs patients, les symptômes névrotiques décrits par Freud en son temps, et les névroses de caractère reléguant en coulisse les névroses de transfert (hystérie, phobie, obsession), identifiées par Freud. Ce qui est en question, c'est l'historicité de l'inconscient, autrement dit ouvrir la psychanalyse à l'histoire, afin de faire pièce à la neurobiologisation qui a cours aujourd'hui. L'approche freudienne est marquée par une charge ethnocentrique, puisque ses conceptions valent surtout pour le sujet de culture occidentale (20).

Première partie : Histoire et psychanalyse : l'impasse ?

Existe-t-il une psychanalyse ? Son noyau dur serait érigé autour de six piliers hérités de Freud : l'inconscient comme réalité psychique, la doctrine du refoulement, le complexe d’Oedipe et la sexualité infantile, la théorie du dualisme pulsionnel, l'exigence de scientificité et la pratique de la cure comme thérapie non empathique. (34) Mais il y a une tendance à fétichiser les concepts, « absolutiser des textes » (37) Alors que la passion à la fin du XIXe siècle, pour l’hystérie, le somnambulisme, le magnétisme, puis l'hypnose, montre l'attraction pour la vie inconsciente. Il ne faut pas oublier que Freud voulait ancrer la psychanalyse dans les sciences de la nature et que par exemple il a emprunté à Darwin. Sa naissance vient des transformations sociales que l'on peut observer à la fin du XIXe siècle : « le relâchement des structures de la famille bourgeoise, le vacillement de la figure paternelle, la montée de la culture de masse, l'importance nouvelle accordée à la consommation, le souci extrême de la maîtrise de soi. » (49) Mais le discours psychanalytique peut aussi être vu comme un rapport à la subversion ou à la libération, vis-à-vis des institutions normatives ou bien les idéaux bourgeois, même s'il est aussi vrai qu'en se centrant sur le sujet, les problèmes socio-politiques sont occultés et la psychanalyse a tendu à « épouser au fil du temps des positions plus traditionnelles et conformistes. » (50)

Freud n'était pas distant de l'histoire puisqu'il fait œuvre d'historien quand il se livre à des biographies, ou quand il engage des réflexions socio-historiques sur l'évolution de la religion ou de la civilisation. Mais dans le cas des biographies (Léonard de Vinci, le président Wilson), elles sont fort peu fondées sur le plan historiographique. Dans ses modèles d'explication, la question du rapport au père est érigée en clé d'interprétation principale. Autrement dit, mesurer les conséquences des complexes de ces grands hommes sur leurs décisions. Nombre d'historiens voyaient dans l'usage de la psychanalyse, un savoir leur permettant d'analyser l'irrationnel, l'indicible ou l’irreprésentable. Mais en France ces tentatives d'importation furent assez rares même son instrumentalisation permettait de dégager des formes de permanence historique, voire des invariants. Mais pour l'essentiel, la rencontre n'a pas eu lieu à cause de deux écueils majeurs : d'une part parce que la situation d'observation du psychanalyste et de l'historien sont particulières, puisque l'un construit son savoir sur l'individu dans ses interactions situées dans le présent, alors que l'autre dialogue avec les morts et ne connaît de leur expérience que ce qu'ils ont laissé comme traces. D'autre part, le risque est d'étendre des notions psychanalytiques à l'ensemble d'une société, et de rabattre l'individuel sur le collectif.

Depuis un siècle, on assiste à une psychologisation accrue des relations sociales et les objets privilégiés de la psychanalyse ont innervé l'ensemble de la société y compris celle des historiens : la vie privée, l'intime, les subjectivités, la sexualité, les imaginaires, les rêves, etc.. Mais, au-delà des objets et des thèmes d'études, il y a aussi la manière d'appréhender l'évènement dans l'après coup, comme la psychanalyse. Mais ainsi que le rappelait Michel de Certeau, les deux disciplines pensent différemment, la relation du passé et du présent : la psychanalyse traite ce rapport sur le mode de l'imbrication, de la répétition, de l'équivoque et du quiproquo, alors que l'histoire envisage le mode de la successivité, de la corrélation, de l'effet, et de la disjonction (82). Mais le régime actuel d'historicité est dominé par l'omniprésence du présent, et donc redistribue les manières d'être au temps, d'articuler le passé, le présent et le futur, en cherchant par exemple ce qui organise souterrainement le présent. Il ajoute qu'un des points communs entre les deux disciplines vient de leur appartenance à la classe des récits : elles appartiennent toutes deux à un monde où règne une tension entre science et fiction, entre récit et connaissance. Pour Carlo Ginzburg, la singularité de l'histoire fait, qu'à l'instar de la psychanalyse, elle élabore un savoir fondé sur la collecte et l'interprétation de traces, d'indices, de signes ou de symptômes révélateurs. C'est ce qu’à sa suite, on peut appeler le paradigme indiciaire. Travailler ainsi sur les traces d'un évènement traumatique dans la mémoire collective, fait penser à des analogies avec le concept de refoulement. « Autrefois, obsédé par la recherche des origines et des causes de l'évènement, l'historien, désormais, s'intéresse bien davantage à son aval, à ses survivances au long cours. » (95) C'est le concept de mémoire collective qui doit autant à Freud qu'à Maurice Halbwachs qui devient pour l'historien un élément de sa recherche, la mémoire constituant le sol d'enracinement de l'historiographie.

C'est ainsi la notion d' »après-coup » qui est venue dans le monde des historiens, prendre une grande place. Elle désigne chez Freud, la façon dont « des impressions, des expériences, des traces mnésiques peuvent se trouver remaniées a posteriori. » Autrement dit, « un évènement ultérieur peut offrir, de manière rétrospective un sens nouveau et jusqu'à leur inaperçu à un évènement antérieures – l'après déterminant, ainsi l'avant. » Michel de Certeau pouvait dire ainsi : l'évènement est ce qu'il devient. » (106) Une analogie car au travers du travail de la cure, l'analysant cherche à reconnaître un soi-même à partir des bribes d'histoire qu'il élabore. Aussi, Patrick Boucheron voit-il dans la psychanalyse comme dans l'écriture de l'histoire des disciplines de la réparation .


Deuxième partie : Au creux de l'inconscient : l'histoire

Norbert Elias : « l'histoire d'une société se reflète dans l'histoire interne de chaque individu »

Peut-on historiciser l'objet de la psychanalyse à savoir l'inconscient ? Norbert Elias a rompu avec l'idée d'un inconscient sans histoire en le réinscrivant dans des processus de longue durée.

Freud s'appuie principalement sur la phylogénie et l'ontogénie en postulant que celle-ci récapitule celle-là, et que chaque individu répète donc de façon abrégée le développement de l'espèce, délaissant ainsi totalement le social–historique. Certains de ses successeurs, comme Erich Fromm, introducteur de la discipline auprès de l'école de Francfort, s'attachaient à montrer que des forces historiques modelaient les forces psychiques. Ce néo-freudisme américain mâtiné d'anthropologie culturelle fut refusé par Jacques Lacan et ses fidèles qui se détournèrent également du modèle biologique. La critique de la biologie freudienne a pointé d'une part son néovitalisme sexuel, et d'autre part son néolamarckisme psychique. Le premier voyait l'existence d'un chimisme sexuel présent dès la naissance (sexualité infantile, Caractère érogène du corps) quand le deuxième stipulait l'hérédité des caractères psychiques. La biologie comme la génétique ont invalidé ces deux approches. Malgré les démentis scientifiques, Freud conserva ses vues car le complexe d’Oedipe ainsi transmis de manière phylogénétique, pouvait prétendre à l'universalité.

Il y avait chez Freud, une métaphysique qu'on retrouve dans sa métapsychologie, laquelle s'appuyait sur Kant, puisque lui-même indiqua que la distinction entre conscience et inconscient, correspondait à la distinction du phénomène et de la chose en soi. Il indique par ailleurs que les relations de l'inconscient avec le temps sont nulles : « les processus du système inconscient sont atemporels. » (Métapsychologie). Or Elias tend à montrer que les processus d'autocontrainte sont des processus de représentation et de maîtrise du temps.

Du côté de Lacan, la mise à distance de l'ancrage biologique de Freud, se fit par le primat du langage : « c'est le monde des mots qui crée le monde des choses », dit-il.

Claude Lévi-Strauss s'attache lui aussi à relier la vie psychique à une scène déjà construite et architecturée par des contraintes mentales.

Si l’on peut se demander à la suite de Norbert Elias pourquoi émerge progressivement la structure de la personnalité qui est décrite par Freud ? Pour le sociologue allemand, la vision de Freud était erronée sur trois plans : envisager l'individu comme homo clausus ; il était enferré dans l'idée du refoulement pulsionnel comme mécanisme de répression, sans souligner assez les vertus de la sublimation ; et il était enfermé dans une approche biologisante du psychisme. Alors que pour Norbert Elias, il y a un processus de civilisation que l'on peut suivre historiquement avec l'apparition d'instruments de médiation comme la fourchette, le mouchoir ou le crachoir qui permettent de réduire la surface des contacts corporels, et cette montée de l'hygiène modifie la sensibilité avec la montée d'un dégoût pour la promiscuité excessive et un malaise grandissant à l'endroit des manifestations corporelles d'autrui. Cette pudeur nouvelle et cette civilité s'accompagnent d'une modification de l'agressivité, avec une baisse tendancielle de la violence homicide et la progressive monopolisation étatique de la violence légitime. Aussi, le surmoi freudien serait-il le produit de ce processus de civilisation : « chaque individu doit parcourir en abrégé le processus de civilisation que notre société a parcourue dans son ensemble. » Et ne pas respecter ces règles, et ces normes peut conduire à l'exclusion : malade, anormal, criminel sont quelques-unes des figures de ce rejet. L'individu présocial n'existe pas, ce que Lacan disait aussi.

Une autre critique formulée contre Freud est de ramener constamment le social au familial et même de réduire les rapports sociaux au seul triangle originel, constitué par le père, la mère et l'enfant. Mais « la famille est ici l'agent de la société. » (196)

Les sociologues remettent en cause l'idée que la sociabilité humaine, procède de la libido (même si Bourdieu emploie le terme par la suite), car cela revient à poser le social comme postérieur à la libido, et donc de chercher dans les institutions, les coutumes ou les croyances des sources libidineuses. (198) L'idée est ici de passer « d'une pensée substantialiste à une pensée relationnelle. » (199) Aussi, la vision naturalisée de Freud, fait l'impasse sur le développement des sociétés bourgeoises avec leurs processus d'individualisation, de privatisation et de civilisation : civilisation, par le contrôle toujours plus strict des pulsions et des émotions, permettant la montée en puissance de l'autocontrainte ; privatisation, avec les séparations lentes et continues entre les conduites privées et publiques, les valeurs d'intériorité s'imposant peu un peu, « avec l'idée que la vérité des êtres se situe dans le secret de leur intimité » (203) ; individualisation, avec « l'émergence d'une forme de conscience de soi spécifique, marquée par le sentiment accru de sa différence. » (203)

Le terme d'habitus permet ce croisement entre l'individu et le social et n'est jamais aussi visible que dans le cas des transfuges de classe qui ne partagent pas les manières de se tenir, les codes, ou les sujets de conversation avec leur milieu d'arrivée et expriment cela par la gêne, la pudeur, le rougissement : des émotions corporelles les plus intimes qui sont donc profondément sociales. L'habitus n'est pas une structure figée, mais tend à s'adapter, à s'ajuster à la situation : il est en perpétuelle transformation. Ainsi, l'homme de cour tel que Norbert Elias l'analyse est doté d'un habitus spécifique ou pour utiliser un autre terme, une économie psychique.

Dans cette approche, la culture cesse d'être une force ou une substance, mais devient une forme qui organise le réel, façonne la vie humaine, et donne une forme symbolique à nos actes. Mais ce questionnement de l'inconscient à partir de la culture, a pu prendre des chemins différents en fonction des traditions scientifiques des pays : la psychanalyse américaine met l'accent sur le moi, le self ou la personnalité quand en France c'est le ça ou l'inconscient qui prévalait. Dans le premier cas, on s'est tourné vers l'hygiène mentale, l'adaptation sociale et l'idée de guérison, des aspects qui sont critiqués en Europe, sous l'influence de Klein et de Lacan, y voyant une forme de conformisme, la psychanalyse perdant sa valeur subversive.

Un autre problème se pose celui du concept d'inconscient collectif que Freud met en avant dans totem et tabou ou malaise dans la civilisation. Peut-on recourir à des notions élaborées dans l'analyse des névroses individuelles pour rendre compte d'une histoire collective ? (264) Cet usage donne aux propos un caractère abstrait qui fait disparaître les individus eux-mêmes, leur existence concrète.


Troisième partie : Civilisation, refoulement et affectivité

Elias, Fromm ou Marcuse, posent la question de l'historicité des pulsions : les pulsions primaires, situées entre le somatique et le psychique, sont-elles partout identiques et restées les mêmes à travers le temps, ou bien sont-elles soumises à des modifications historiques ?

Il existe une critique assez large du pansexualisme de Freud (Janet, Jung, Jaspers, Elias, Foucault, Deleuze...), qui consiste à tout expliquer à partir du facteur de la libido sexuelle, tous les autres types de libido n'étant jamais que des façons d'assouvir par des voies sublimées des pulsions éminemment sexuelles. Alors que Freud a élaboré ses théories dans une Angleterre victorienne marquée par la répression des pulsions. Comment ne pas voir dans ce moment historique, une manière de structurer les pulsions libidinales ? « Que ces pulsions sexuelles s'expriment dans des masturbations solitaires plus fréquentes, des rêveries érotiques effrénées ou des formes de sublimation inconsciente, le fait est que les jeunes ne purent plus désormais atteindre leurs fins comme hier. » (295) Il faut donc parler de l'historicité du désir comme Alain Corbin l'a montré pour les hommes de la bourgeoisie partagés entre les postures angéliques et les exploits de bordel. Le sujet occidental s'est constitué en effet sur les bases de l'examen de conscience issu de la contre-réforme et des confessions qui se multiplient à propos des actes impurs et illégitimes. C'est sur cette base que la psychanalyse prend forme comme déchiffrement de soi-même. Selon Michel Foucault, la sexualité ne serait donc pas ce qu'on est obligé de taire, mais ce qu'on est contraint d'avouer : « Faussement libératrice, la psychanalyse participerait donc insidieusement de ce à quoi elle prétend s’opposer. » (300) Elle prend en quelque sorte le relais d'une technologie de pouvoir qui s'est instituée via l'enseignement des Pères de l'Eglise et l'institution du pastorat (la prise en charge du salut des hommes).

Norbert Elias, note aussi le refoulement de l'agressivité, puisque « les décharges affectives liées à l'agression physique, au plaisir de tourmenter les autres, de les conspuer, d'extorquer leurs biens, de les violer, de les torturer et de les tuer se trouvèrent peu à peu cantonnées à certaines enclaves dans le temps et l'espace » : révolutions, colonisation. La guillotine était conçue pour humaniser la peine de mort, mais elle fut employée avec une telle intensité pendant la Révolution, qu’elle laissa une trace inoubliable dans la mémoire collective. Néanmoins, une nouvelle sensibilité à la violence fit son apparition avec la fin de la marque au fer rouge, la fin des processions de bagnards, ou encore la fin de l'exposition des coupables, même si la visite à la morgue demeurait une grande attraction. Plus encore, la résurgence de la violence en Europe, avec les deux guerres mondiales, permet-elle d'avaliser la thèse d'une civilisation des mœurs ou bien doit-on parler de brutalisation ? La guerre de tranchées conduisit les soldats à une forme d'accoutumance à la violence et une banalisation du prix de la vie humaine, ouvrant par ailleurs et par la suite la voie aux différents fascismes. Par la suite, les différents massacres du XXe siècle, peuvent s'expliquer par un phénomène de compartimentation, concept qui peut de s'appliquer à la fois aux sociétés et aux individus, comme processus par lequel des citoyens policés peuvent se transformer en bourreaux. Mais pour l'auteur du concept (Abram de Swaan), certains individus sont plus disposés que d'autres à devenir des meurtriers de masse en fonction des expériences vécues, et donc la violence et l'agressivité sont aussi des produits historiques et sociaux, même si l'on constate une constante de dédoublement de la personnalité ou dysmentalisme.

Avec les travaux de Mikhaïl Bakhtine, on peut replacer toutes les puissances du désordre dans des formes de subversion populaires : rire, rituel, fête… Auxquelles on peut ajouter l'orgasme, la luxure, l'orgie, le crime, la guerre, la fièvre révolutionnaire, la transe, l'extase, la possession, le sabbat, la fête, la liesse, le carnaval… « Toutes ces expériences humaines de haute intensité, qui, dans la vie sociale et historique, viennent questionner au plus profond la résistance des tabous et des interdits, les relations de la règle et de la licence, de la mesure et de l'ivresse, de la raison et de l'émotion, comme du souci de l'épargne et de la dépense fastueuse et libératrice. » (364) Aussi, quand Freud s'intéresse aux névroses du XVIIe siècle, il ne porte pas attention à la distance culturelle, au langage qui lie les hommes à leur époque, aux transformations historiques de la figure du Malin au fil des siècles. Il éternise les pôles du masculin et du féminin.

De la même façon, Elias étudie la violence dans ce qu'elle se trouve historiquement, surmontée, sublimée, et se montrant « du coup trop inattentif à son tour au retour du refoulé, aux résurgences de violence. » (408) Il n'est pas fait assez attention aux logiques du plaisir ou de l'excitation produite.


Quatrième partie : Explorations de l'inconscient historique

Il s'agit ici d'aborder les thèmes privilégiés de la psychanalyse (névrose, psychose, complexe d’Oedipe, rêve) et de tenter d’en redéployer l'historicité.

Gilles de Rais constitue-t-il une sorte d'idéal, type du pervers–pédophile lui qui viola et tua plus de 300 enfants ? Peut-on considérer cette névrose comme équivalente à celle qu'on observera plus tard ? Car les spécialistes de la psyché ont cherché à classer les désordres intérieurs à la façon des naturalistes comme autant d'espèces botaniques ou animales en voulant faire œuvre de démarche scientifique avec l'idée associée d'intangibilité, et, ce faisant, montrant aussi un déficit d'attention au social-historique dans l'appréhension des troubles psychiques. Car chaque société possède ses propres modèles d'anormalité et donc « l'inconscient culturel est cette part que l'individu possède en commun avec la plupart des membres de sa culture » (…) si l'on entend la culture comme un système standardisé de défense. » (430) Alors on observe « trois situations types qui favorisent l'apparition de troubles de la personnalité : quand un individu ne parvient pas à trouver dans sa propre culture, les moyens de défense lui permettant de refouler ses pulsions culturelles dystones ; lorsque l'individu est encore trop jeune pour disposer de ce bagage défensif, ou qu’il appartient à des couches sociales défavorisées, qui sont psychologiquement plus vulnérables du fait d'un moindre accès social à ces moyens de défense (pauvres, vagabonds, migrants…) ; enfin, quand il y a névrose d’acculturation, lorsque l'individu évolue dans une société, qui n'a pas les mêmes mécanismes défensifs que son groupe d'origine. Savoir comment ces mécanismes de défense culturels, se nouent avec les défenses individuelles, à travers le déplacement, la symbolisation ou la sublimation, dessine à l'évidence un lieu de rencontre stimulant pour l'anthropologie et la psychanalyse. » (431) Car ainsi que l'a montré Michel Foucault, dans son livre sur l'histoire de la folie, celle-ci a été capturée et exclue par la raison au cours d'un processus historique. Les délires individuels ne sont jamais abstraits de l'histoire comme le montre par exemple le cas des 14 nouveaux empereurs arrivés à Bicêtre en 1840 au lendemain du retour des cendres de Napoléon. Et le renoncement pulsionnel a un coût psychique, plus élevé au fur et à mesure que les exigences de la civilisation s'accroissent. La neurasthénie qui est typique du XIXe siècle, est le produit de l'exode rural, de l'urbanisation, généralisée, du déclin, des anciennes dépendances sociales, de la modernisation rapide des modes de vie, et se traduisait par des douleurs corporelles, une chute du désir sexuel, des états de fatigue et d'angoisse, une forme d'abattement moral et une perte de confiance en soi. [Si ces analyses semblent évidentes, en tout cas après coup, la psychanalyse ne fouille-t-elle pas quelque chose de plus profond, comme un dispositif qui peut certes varier dans ces manifestations pathologiques, mais qui sans être immuable, semble fondamental comme peut l’être l'engendrement humain et son altricialité (Bernard Lahire)]

Dans cette même idée de l'historique américanisation, Alain Ehrenberg, a proposé de voir le processus du passage des névroses de transfert aux névroses de caractère : les premières relèvent d'une clinique de la répression et de l'interdit, quand les secondes relèvent d'une clinique de l'idéal. Il ne s'agirait plus alors de libérer l'individu des contraintes qui l'empêchent de devenir lui-même, mais de le soustraire aux séductions morbides des idéaux qui le contraignent à devenir lui-même ; « de l'empêchement à devenir soi à l'obligation de le devenir, ce déplacement aurait généré une nouvelle subjectivité : la subjectivité, libérée. » (cité page 445)

Un autre exemple est visible dans l'analyse des traumatismes de guerre où l'on observe « l'impermanence des seuils de tolérance humains. » (456) Il y a donc des liens entre les corps, les affects et la psyché, autrement, dit une historicité du pulsionnel, du sensoriel et de l'émotionnel.

Il faut regarder aussi le complexe d’Oedipe qui constitue un des concepts principaux de la psychanalyse. Il représente ce « moment crucial où l'interdit fixe des limites au désir, et, ce faisant, le légitime », et apparaît comme le « complexe, nucléaire des névroses, il constitue l'axe référentiel de toute psychopathologie » (459) Mais son universalité ne peut être ni vérifiée ni réfutée par l'observation empirique. Alors qu’il semble qu'il existe en son sein un biais patriarcal de la psychanalyse freudienne, lié à une forme particulière de l'institution familiale (patriarcale), et qui ne prend donc pas en compte ni les variations sociales et culturelles de la famille ni ses métamorphoses historiques. Car il a finalement fallu attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que le concept de famille désigne les personnes d'un même sang et vivant sous le même toit sous la forme de la triade père–mère–enfants. Car si les comportements pédophiles d'autrefois étaient effectués sans sentiment de culpabilité, c'est qu'ils obéissaient à d'autres systèmes de représentation, et il y aurait donc une forme d'anachronisme à les analyser du point de vue des valeurs d'aujourd'hui. Aussi, faut-il actualiser les questions oedipiennes car le père ne possède plus les pouvoirs qui revenaient aux pères dans le patriarcat des sociétés passées.

De la même façon Deleuze et Guattari reprochent à Lacan d'avoir fait émerger un nouveau familialisme et d'avoir bâti une doctrine du désir comme manque. Car pour eux rien ne manque au désir et c'est plutôt le désir qui manque de sujet fixe. À leurs yeux, « à l'origine du désir, il n'y a pas le manque ou la Loi, mais l'affirmation chez l'individu de sa singularité, de sa puissance d'être, de la positivité de son désir. » (495) Le Lacanisme aurait lui aussi fait de la figure de l'Oedipe une structure anhistorique écrasant toute la force du désir. Aussi, les deux travers de la psychanalyse sont donc, d'une part, de ne pas prendre la dimension historique d'une structure comme celle du complexe d’Oedipe ; et, d'autre part, de réduire l'inconscient au microcosme familial et de l'abstraire du tout social–historique.

L'exploration du rêve montre aussi les limites de Freud, puisqu'on ne compte pas dans son corpus des rêves paysans, artisans ou ouvriers, mais seulement ceux de la bourgeoisie viennoise sur la base desquels il tend pourtant à universaliser ses constats. Bernard Lahire, procède à deux critiques : celle de réduire le rêve à l'accomplissement d'un désir inassouvi, car il peut aussi exprimer une peur, rejouer une situation traumatisante, poser un problème de l'existence sociale quotidienne, etc. ; et celle de voir le rêve comme le seul produit d'un refoulement inconscient et s’efforçant de contourner la censure, alors qu'on peut aussi voir le rêve comme le lieu d'une communication de soi à soi, plus libre de toute censure. Ainsi, les refoulements sexuels dûs au tabou victorien ne peuvent pas s'analyser à l'aune de mœurs plus libres d'aujourd'hui. Le rêve a donc lu aussi une histoire.

D'une manière générale, il faut considérer l'homme comme « un animal suspendu dans les toiles de significations qu'il a lui-même tissé. » (Clifford Geertz) Et c'est l'apport de Claude Lévi-Strauss que de montrer que le symbolique est extérieur à l'homme.


En définitive, trois propositions :

- articuler le biologique et le social, mais en s'écartant des positions naturalistes issues des études neuroscientifiques sur le cerveau des émotions qui biologisent et déshistoricisent la vie émotionnelle.

- Si les affects de base comme le plaisir, la peur ou la colère sont des affects élémentaires, ils sont néanmoins informés par la culture qui les structure, module leurs intensités et leurs rôles dans l'économie psychique individuelle pour les rendre compatibles avec la vie sociale de l'individu ;

- s'il existe un invariant ou un universel c’est son existence dans toutes les sociétés, à travers l'éducation, d'une forme de régulation pulsionnelle face à l'élimination spontanée des désirs.

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