Laurent Mauvignier : La Maison vide

  


Laurent Mauvignier, La Maison vide, Minuit, 2025, 743 p. 

Il s'agit d'un livre que l'on peut ranger dans la catégorie des autofictions, puisque l'auteur, à partir de la recherche d'une Légion d'honneur ayant appartenu à un de ses aïeux, mène une sorte d'enquête sur la généalogie de la famille, ainsi que sur les rapports entre les générations. Cette quête commence au milieu du 19e siècle, et s'achève dans les années 1970. Au centre, des objets : la médaille mais aussi un piano et surtout la maison (re)devenue tardivement maison familiale, « cette maison qui est un monde à l'intérieur du monde » (639). Des objets pour raconter cette saga familiale que l'auteur résume lui-même avec les mots suivants : « c'est parce que je ne sais rien, ou presque, rien de mon histoire familiale, que j'ai besoin d'en écrire une sur-mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer, il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun une existence.C'est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s'est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir. » (616) Une saga qui n'est pas celle du bonheur, car on y croise les évènements historiques majeurs, les guerres et leurs lots de morts (précisément ce Jules à qui on a décerné cette médaille). On y retrouve aussi les contraintes fortes qui pèsent sur la vie des femmes avec les mariages de raison, les grossesses indésirables, les amours impossibles. La mort est là, pas la belle mort, mais celle de la déchéance, celle du « ras-le-bol de la vie », celle du suicide, celle aussi ratée de la tentative de suicide. Un livre lourd donc, mais surtout un livre sensible, puisqu'il semble bien que son objet est de comprendre des êtres de l'intérieur, sans vraiment les juger, même s'ils sont eux-mêmes, soumis aux jugements des autres. Un jugement parfois retenu quand personne dans la maison n’ose parler, et dire ce que l'on soupçonne à partir des démarches de Marguerite la grand-mère de l’auteur auprès d'un officier allemand pour obtenir des nouvelles de son mari envoyé au STO, car comme le dit l’auteur, « cette hypothèse-là, ne supporterait pas de franchir le mur du son » (683) Elle fera pourtant partie de ces femmes tondues à la Libération. Dans ce dessein de vouloir donner chair à la réalité d’êtres chers, l’auteur cherche d'abord à comprendre la vie des femmes. En effet, à la façon d'un Flaubert (Madame Bovary), il s'attache à restituer la condition féminine sur la durée : « Sans un homme, c'est comme si aucune vie de femme ne valait rien, ni ne pouvait rien. » (204) Il faut donc se ranger, renoncer à ses rêves comme ceux de Marie–Ernestine, la mère de la grand-mère de l’auteur, de devenir pianiste ; il faut se marier, et se souvenir une vie durant : « ce souvenir qui a ce goût si amer dans la bouche, le fiel du ressentiment et de la colère qui la ronge et lui donne ce vertige insensé de tristesse, qui l'épuise jusqu'au fond de son cœur et de son âme. » (225) Elle qui pourtant a pu changer la vie d’un homme, ce professeur de piano qui avait « besoin pour que sa vie s’éclaire de cette étrange lumière dont il ignore le nom. (171) Il y a un « truc » littéraire qui consiste à restituer des dialogues imaginés, y compris des dialogues intérieurs, procédé qui donne vraiment le sentiment d'éprouver en même temps des choses, mais aussi de s'imaginer reconstituer pareillement sa propre généalogie : c'est le propre de l'autofiction, que de mêler réalité et imagination, dans un dialogue complice avec le lecteur.

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