Contribution à une refondation du marxisme
Michael Burawoy & Erik Olin Wright, Pour un marxisme sociologique, Éditions Sociales,2021, 148 p.
Le marxisme comme remise en cause radicale du capitalisme est :
1) une théorie de la trajectoire et du destin du capitalisme : Les concepts marxistes sont l'aliénation, l'exploitation, le fétichisme, la mystification, l'humiliation, l’appauvrissement, l'anarchie du marché, etc.
2) une théorie de la reproduction contradictoire du capitalisme : L'État pour Marx participe de cette reproduction, il est un comité gérant les affaires communes de la classe bourgeoise, donc dans une conception fonctionnaliste de l'État et de l'idéologie, alors qu'il montre dans d'autres œuvres comment l'expansion de la démocratie avec le suffrage universel déchaîne la lutte des classes. Se pose en particulier la question de l'hégémonie et de la base matérielle du consentement à l'idéologie dominante, dont on a pu écrire – l'école de Francfort – que les industries de masse, la culture de la consommation ont attiré les classes populaires vers l'acceptation du capitalisme.
3) une théorie de l'émancipation par le socialisme et le communisme comme alternative au capitalisme. (16)
La théorie marxiste classique de la trajectoire du capitalisme est :
- qu'il n'est pas viable à long terme puisqu'il détruit les conditions de sa propre reproductibilité (épisodes de crise et de déclin) ;
- qu’en se développant il participe à l'intensification de la lutte des classes anticapitalistes.
- que la transition vers le socialisme se fera naturellement, car le capitalisme crée certaines des bases institutionnelle du socialisme.
Il faut prendre deux processus causaux simultanés : l'exploitation des travailleurs et la concurrence entre les capitalistes sur divers types de marché. Le sort final du capitalisme repose sur la baisse à long terme du taux de profit ainsi que sur les crises de surproduction. Mais la trajectoire réelle du capitalisme au XXe siècle ne concorde pas avec toutes ces affirmations. Par exemple les sociétés capitaliste sont devenues de plus en plus complexes et différenciées.
Il faut donc revenir à un marxisme sociologique et à ses fondements conceptuels, dont le noyau est : la définition des classes par l'exploitation. Dans ce livre, la discussion porte sur la clarification de six questions conceptuelles :
1) Le concept de rapports sociaux de production : essentiellement un rapport à la propriété des ressources.
2) Le concept complémentaire de rapports sociaux dans la production : la coopération dans la production.
3) L'idée de classe en tant que forme spécifique des rapports de production.
4) Le problème de la variation des rapports de classe.
5) L'exploitation et la domination en tant que processus centraux dans les rapports de classe : il y a exploitation quand la situation répond à trois critères : une relation inverse entre le bien-être des uns et celui des autres ; un principe d'exclusion (dans l'accès aux ressources productives) ; un principe d'appropriation entraînant un avantage matériel pour les exploiteurs qui peuvent s'approprier le travail des exploités. « L'exploitation désigne donc le processus qui engendre les inégalités de revenus à partir des inégalités de droit et de pouvoir sur les ressources productives. » (43) Si les deux premiers critères sont satisfaits, mais pas le troisième, on parlera d'oppression économique mais pas d'exploitation : par exemple, les populations indigènes en Amérique du Nord, et en Afrique du Sud ont toutes deux étaient exclues de l'accès à la ressource matérielle, la terre. Dans les deux cas, le bien-être des colons s'est amélioré aux dépens de ces populations. Mais les Amérindiens n'étaient généralement pas exploités alors qu'en Afrique les indigènes l'étaient. Le génocide a été une stratégie efficace pour faire face à la résistance des Amérindiens, puisque les colons n'avaient pas besoin de cette population. L'exploitation suppose donc une interaction permanente entre les deux groupes et elle entraîne donc potentiellement la contestation par les exploités des intérêts des exploiteurs. La domination est une idée plus simple, elle désigne une dimension d'interdépendance dans la production elle-même.
6) Le passage conceptuel d'une analyse abstraite des rapports de classe à une analyse concrète de la structure de classe. Exploitation et domination, ne coïncide pas parfaitement : les cadres peuvent dominer les travailleurs et être eux-mêmes exploités par les capitalistes.
Le concept d'exploitation est donc central, il est nécessaire au marxisme pour expliquer la reproduction sociale, laquelle repose sur trois thèses :
- la thèse de la reproduction sociale des rapports de classe : la reproduction sociale s'applique à tous les types de rapports sociaux, y compris l'amitié. L'exploitation impose des préjudices à des personnes au profit d'autres ce qui potentiellement entraîne des conflits. Cette reproduction s'observe à l'échelle du rapport entre les individus et interroge les modes de consentement et de coercition quotidiens en particulier dans le procès de travail, mais aussi au niveau de la société et interroge les moyens par lesquels des appareils (État, médias, éducation), contribuent à la stabilisation des structures de classe.
- la thèse, des contradictions du capitalisme : loin des visions fonctionnaliste (Louis Althusser, Nicos Poulantzas), cette thèse soutient l'instabilité de la reproduction sociale : on a pu observer une stabilisation autour d'un compromis historique (le fordisme) mais c'est temporaire.
- la thèse de la crise et du renouvellement institutionnel : ce dernier tend à garantir les intérêts fondamentaux de la classe capitaliste.
Qu'en est-il de la théorie emancipatrice du socialisme ? Ce qu'on a pu observer du côté du socialisme d'État, c'est qu'il conduit à une économie de la pénurie en raison d’un défaut de production, de son incapacité à innover de manière systématique, et que sa légitimité était fragile, les tentatives de réformer (Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne) ne s’étant pas stabilisées. Le capitalisme était alors posé comme la seule alternative possible.
Peut-on réformer le capitalisme ? Une idée a récemment germé, celle du revenu de base universel, les autres transferts distributifs étant supprimés. Il n'y aurait pas une hausse nette des coûts, d'autant plus que les frais généraux administratifs seraient réduits. Il mettrait fin à une dimension de l'exploitation capitaliste : si les travailleurs demeureraient séparés des moyens de production, ceux-ci ne seraient plus leurs seuls moyens de subsistance, la décision de travailler pour un salaire deviendrait beaucoup plus libre, il y aurait plus d'égalité sur le marché du travail, la pauvreté serait éliminée, et enfin il favoriserait des activités de soins non marchands. Mais y aurait-il suffisamment de gens pour continuer à produire un revenu et des impôts nécessaires pour financer cette allocation universelle ? D'autre part, n’assisterait-on pas à une fuite des capitaux ? Ce revenu n'est pas la pleine réalisation de la vision émancipatrice du marxisme. « Il ne crée pas de contrôle démocratique sur la capacité de production de la société ; il ne produit pas d'égalité radicale ; il n'élimine pas la domination dans la production ; il n'élimine pas l'exploitation, même s’il peut la rendre moins répréhensible. » (78)
Michael Burawoy : : les trois vagues du marxisme. Penser le capitalisme après Polanyi
Le marxisme, c'est quatre propositions fondamentales :
- le matérialisme historique (Critique de l'économie politique) ;
- les prémices de l'histoire (L’idéologie allemande) ;
- les conceptions de la nature humaine (Les manuscrits de 1844) ;
- la relation entre théorie et pratique (Les thèses sur Feurbach).
Il y a ensuite de multiples branches régionales du marxisme, qui suivent plus ou moins les vagues successives de marchandisation (XIXe siècle, après la Première Guerre mondiale, au milieu des années 1970), auxquelles correspond une force de production spécifique (successivement le travail, la monnaie et la nature). Dans un premier temps, le marxisme est fondé sur l'utopie économique, puis sur la régulation étatique, et enfin, aujourd'hui, sur l'idée d'une société civile en expansion et autorégulée (le marxisme sociologique). Cette dernière théorie rompt avec l'affirmation marxiste traditionnelle, selon laquelle la production constitue le fondement de l'opposition au capitalisme, puisqu’elle est le lieu où se fabrique le consentement, mais aussi, parce qu’aujourd'hui à l'heure des populations de travailleurs excédentaires, l'exploitation devient un « privilège ». Cette dernière vague utilise notamment Gramsci, lequel s'opposait au marxisme soviétique en préfigurant la centralité de la société civile. Dans cet ordre d'idée, il n'est plus question d'envisager la survenue du socialisme de façon brutale, mais plutôt une transformation moléculaire de la société civile par la construction d'utopies réelles, des alternatives à l'échelle locale, telles que des coopératives, des budgets participatifs ou le salaire universel qui remettent en cause la tyrannie du marché et la régulation étatique (110). Mais il faudrait donner à cette « société civile », une consistance transnationale.
Le marxisme classique, souffrait de trois défauts :
- une théorie des des classes fausse, car il n'y a pas de spirale d'intensification ;
- une théorie de l'État insuffisamment développée, car il était organisé pour défendre à la fois le capitalisme contre les capitalistes, et contre les travailleurs ;
- une théorie de la transition au socialisme à peine esquissée. En particulier, il confond la fin du capitalisme concurrentiel avec la fin du capitalisme tout court, et n'envisageait pas que l'État puisse contenir les ravages du marché et l'approfondissement de la lutte des classes en créant un capitalisme organisé. Le marxisme classique voyait poindre le capitalisme organisé, mais il le prenait, à tort, pour du socialisme.

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