Sociologie des ouvriers russes à la fin du 20e siècle
Karine Clément, Les ouvriers russes dans la tourmente du marché, 1989-1999. Destruction d'un groupe social et remobilisations collectives, Syllepse, 2000, 250 p.
Introduction, les ouvriers représentent 58,9 % de la population salariée à la fin du XXe siècle. Mais les classifications soviétiques sont trop lâches pour pouvoir les utiliser, car elles comprennent tous les travailleurs autres, que les techniciens, les ingénieurs, les employés, les intellectuels ou les cadres dirigeants, donc ouvrier ici : une expérience similaire de travail, c'est-à-dire un travail d'exécution largement manuel et une position de dépendance à l'égard des fournisseurs de travail. On constatera dans ce qui suit l'extrême morcellement du groupe ouvrier.
1) À la rencontre d'un monde ouvrier éclaté
La reconnaissance sociale et les conditions de travail et de vie se dégradent ce qui se traduit sur le plan de la production : par exemple la production de camions est tombée de 209 000 en 1987 à 13 000 en 1995. En conséquence, le nombre de salariés a chuté de 70 000 en 1990 à 20 000 aujourd'hui. Il n'y a pas de réorganisation du travail et ce sont donc les ouvriers qui doivent s'adapter. Des stratégies de survie se mettent en place y compris la fouille les poubelles. Il existe un chantage, la sécurité de l'emploi en contrepartie d'une surexploitation. Il existe un cas particulier pour les entreprises du secteur militaro-industriel qui ne peuvent être privatisées. Mais les crédits là aussi sont en chute libre sans qu'il n'y ait de politique globale de reconversion. La perte de savoir-faire et de compétences professionnelles ou de maîtrise technologique provoque « l'humiliation et le ressentiment chez les salariés, constatant que l'État laisse périr leur branche. » (33)
2) Une mobilisation croissante mais limitée
Le mouvement des mineurs a pu faire penser qu'ils se rangeaient derrière les réformes eltsiniennes. Pourtant des enquêtes ont montré que si le thème du marché emportait l'adhésion et de la majorité des mineurs, ceux-ci mettaient autre chose derrière ce concept car ces aspirations suscitaient « l'espérance d'une élévation du niveau de vie, une capacité de contrôle accrue sur les entreprises et l'exigence d'une véritable justice sociale » (45) Malgré la perte du pouvoir d'achat, la thérapie de choc lancée en janvier 1992 est soutenue par les masses populaires, car les effets positifs se font sentir : disparition des files d'attente, accès aux produits étrangers, liberté de travailler sur le marché informel, alors que le chômage reste à un niveau très bas et que les salaires continuent d'être payés. Des conflits ont cependant lieu dans une orientation corporatiste, catégorielle, ou encore autour des privatisations, ce qui contribue à brouiller l'image publique des ouvriers. Eux-mêmes découvrent le caractère oligarchique du pouvoir ce qui contribue à se méfier de cette classe politique et d'une société en général dans laquelle règnent des relations économiques sauvages et du clientélisme. Ils peuvent mener quelques actions spectaculaires de prise de contrôle, d'expériences d'autogestion, ou de séquestration des directeurs, actions qui érodent encore plus leur légitimité aux yeux de l'opinion. Car les médias jouent un grand rôle dans la méconnaissance ou le discrédit des actions collectives. Parallèlement les élites en appellent à l'unité nationale afin de détourner l'action de classe.
Les éléments qui permettent l'action collective sont
- la présence de leaders animés d'un « esprit de résistance » et d'autonomie hors du commun et capables de se lancer seuls dans une activité militante. » Ils sont aussi des professionnels ultra-qualifiés et c'est pourquoi ils bénéficient d'une grande autorité auprès de leurs collègues. (66)
- La médiation d'organisations pour coordonner les initiatives.
- Le cadre géographique, économique et politique.
- La confiance et la solidarité.
Aussi, beaucoup d'ouvriers, se disent prêts à agir, à condition que quelqu'un les guide, car ils se sentent atomisés, divisés, en concurrence, les uns avec les autres, et ils aspirent donc à retrouver de la solidarité.
3) Déstabilisation de la condition sociale
Depuis le début des réformes, la pauvreté s'est aggravée : selon les critères soviétiques, le minimum vital placerait, 90 % de la population sous le seuil de pauvreté contre 15 à 20 % dans les années 70 et 80. L'accès à la protection sociale diminue, ce qui entraîne un processus d'exclusion. Désormais les ouvriers considèrent le chômage comme une sorte de phénomène naturel et dans le discours dominant, le licenciement n'est pas donné comme tel mais plutôt comme une proposition. Le chômage est vécu de façon honteuse et culpabilisante. Sur le lieu de travail, les ouvriers sont flexibles, travaillant sur plusieurs postes au gré des besoins. Mais cette mobilité interne existait déjà auparavant comme adaptation aux fluctuations économiques. « Le visage de l'exploitation a changé, mais elle s'effectue toujours sur le mode fondamental de la subordination du travail à un capital libéré de la tutelle étatique. » (98) Elle peut s'élargir en s'abritant derrière une rhétorique de la libération et du caractère déficitaire de l'industrie. Le secteur informel représente de 40 à 60 % du PIB. La débrouille consiste en la quête d'aides, la fouille des poubelles, mais aussi en toutes les activités du travail domestique (cuisine, couture, récupération, courses sur les marchés de gros) qui rapportent peu. « Les ouvriers qui se livrent à ce type d'activité, en parlent avec honte et leurs récits laissent poindre la souffrance, la dignité blessée et la dépréciation de soi qu’implique une telle débrouille. » (99) Désormais, les travailleurs sont habités par la peur.
4) Désarroi identitaire
C'est le sentiment d'inutilité qui croît, les ouvriers étant pointés comme inadaptés au marché. « Presque unanimement, les ouvriers rejettent l'idée de tout appartenance à « la classe ouvrière », catégorie minée par des années de rhétorique soviétique ouvriériste. » (113) Et si ils se reconnaissent ouvriers, c'est moins dans un processus d'affirmation identitaire que d'autodévalorisation. Ils se disent inutiles, dépendants, licenciables à tout instant. Cependant, beaucoup disent que le dernier rempart de dignité et la seule marque de leur qualité d'hommes, demeure le travail.
5) Multiplicité des divisions internes
Les nouveaux rapports sociaux peu stables sont en même temps peu favorables à l'émergence de relations de solidarité structurées. C'est le produit aussi « d'une stratégie patronale d'atomisation des travailleurs, dans le but de mieux les contrôler, de dissimuler les oppositions, verticales sous une multitude de divisions horizontales. » (124) Cela touche à la rémunération, la répartition des tâches, les congés, la flexibilité, etc. Dans ces conditions, le logement devient une question obsessionnelle et la famille le centre privilégié de l'aide et du refuge. Pourtant, le nombre de familles monoparentales a explosé, et la recherche d'un épanouissement individuel s'est développée en dehors de la tutelle familiale. Une autre division parcourt la population, celle des générations puisque les plus jeunes fuient les métiers d'ouvriers. Enfin, les femmes sont cantonnées dans un rôle traditionnel de gardiennes du foyer et de la femme douce, soumise et féminine.
6) Le poids des relations hiérarchiques
Il s'observe à plusieurs niveaux : une relation de subordination maintenue vis-à-vis des dirigeants quand une seconde catégorie d'ouvriers refuse toute relation avec eux, actualisant la contradiction capital/travail. « La situation des ouvriers dans les rapports sociaux de travail s'est dégradée, mais les apparences ne le laissent pas toujours apparaître. Ils subissent une domination d'autant plus forte que la source de pouvoir n'est pas identifiable et que la verticale hiérarchique perd sa netteté. » (150)
7) Des syndicats peu, mobilisateur
70 % des travailleurs sont encore membres d'un syndicat, ce qui traduit plutôt une inertie qu'une adhésion massive car la coupure entre l'organisation et les salariés reste très perceptible. D’une manière générale les relations avec la direction demeurent celles de la collaboration, en partie du fait de relations personnelles anciennes, mais aussi par calcul d'efficacité et réflexe d'autodéfense pour conserver la position, les moyens du syndicat et la gestion des œuvres sociales. La coupure est donc réelle car les syndicats ne sont pas générateurs d'actions collectives et même tentent de dissuader les ouvriers de se mobiliser. Cette mobilisation prend donc la forme de comités de grève ou autres.
8) Éclatement des projets politiques
Il y a un rejet du pouvoir oligarchique, mais une attitude légitimiste à l'égard du pouvoir suprême. Dans la parole ouvrière, on entend comme une conception éthique du politique avec le souci du bien commun, (177) avec la demande de justice, la préservation de la sécurité sociale, le droit à la protection. Une partie des salariés s'abstient comme un acte de résistance passive. Ceux qui demeurent politisés sont ceux qui possèdent une idéologie plus construite ou qui sont engagés au sein d'un parti.
9) Facteurs structurels contrariant l'action collective
L'économie capitaliste actuelle est fondée sur des structures corporatistes de clans organisés : « schématiquement un tel groupe se présente ainsi : quelques entreprises sont liées entre elles ; elles collaborent avec une ou deux banques et quelques firmes privées commercialisant leurs produits ; au-dessus d'elles, une organisation s'occupe du lobbying auprès des structures étatiques. La propriété effective de ce réseau appartient à un groupe étroit de dirigeants. » (201) Ce système de dépossession engendre un processus de désubjectivation puisqu'une partie de l'image que les ouvriers se font d’eux-mêmes leur échappe. Globalement, ce qu'on observe, c'est la soumission au récit des dirigeants.
Conclusion : prolétarisation et démobilisation
On peut parler de prolétarisation dans la mesure où le statut social des ouvriers est déstabilisé et affaibli, ce qui fragilise leur identité. Les forces qui ont libéré le capital du contrôle de l'État ont rendu le travail flexible, vulnérable et précaire. Désormais, l'identification subjective rattache les ouvriers aux opprimés, aux exclus, aux sans droits, aux sacrifiés, et touche plus largement une large partie de la population. Sur le plan politique, « les oppositions ou protestations ont été assimilées à des menaces pour la démocratie ou pour l'unité de la nation. Soupçonnés d’atavisme totalitaire ou d’extrémisme guerrier, les ouvriers sont contraint au silence. Et il s'y tiennent, trop attachés à la restauration de l'État et à la paix civile. Le soutien qu'ils accordent aujourd'hui à Vladimir Poutine correspond justement à leurs souhaits de rétablir un certain ordre, un semblant de stabilité et un minimum de justice, toutes exigences qu'ils adressent à un Etat régénéré, moins arbitraire et corrompu, plus soucieux du bien-être de toute la société. » (226)

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