Victor Hugo : L'art, d'être grand-père


Victor Hugo : L'art d'être grand-père, Mille et une nuits, 2022 (1877), 180 p. 

Jeanne fait son entrée
Jeanne parle ; elle dit des choses qu'elle ignore ;
Elle envoie à la mer, qui gronde, au bois sonore,
À la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
A l’immense nature un doux gazouillement,
Tout un discours, profond peut-être, qu'elle achève
Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,
Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.

L'autre
Ils ramènent notre âme aux premières années;
Ils font rouvrir en nous toutes nos fleurs fanées;
Nous nous retrouvons doux, naïfs, heureux de rien;
Le cœur serein s’emplit d’un vague aérien;
En les voyant on croit se voir soi-même éclore;
Oui, devenir aïeul, c’est rentrer dans l’aurore.
Le vieillard gai se mêle aux marmots triomphants.
Nous nous rapetissons dans les petits enfants.
Et, calmés, nous voyons s’envoler dans les branches 
Notre âme sombre avec toutes ces âmes blanches.

Laetitia rerum
Enfants, dans vos yeux éclatants 
Je crois voir l’empyrée éclore ; 
Vous riez comme le printemps 
Et vous pleurez comme l’aurore.

À Jeanne
Spectacles monstrueux! Les gueules, les regards 
De dragon, lueur fauve au fond des bois hagards 
Les écailles, les dards, la griffe qui s’allonge,
Une apparition d’abîme, l’affreux songe 
Réel que l’œil troublé des prophètes amers 
Voit sous la transparence effroyable des mers 
Et qui se traîne épars dans l’horreur inouïe,
L’énorme bâillement du gouffre qui s’ennuie,
Les mâchoires de l’hydre ouvertes tristement,
On ne sait quel chaos blême, obscur. Inclément,
Un essai d’exister, une ébauche de vie 
D’où sort le bégaiement furieux de l’envie.
C’est cela l’animal ; et c’est ce que l’enfant 
Regarde, admire et craint, vaguement triomphant ;
(…)
C’est une émotion étrange pour mon âme 
De voir l’enfant, encor dans les bras de la femme, 
Fleur ignorant l’hiver, ange ignorant Satan ;
(…)
Quelle promesse au fond du sourire des anges !

Grand âge et bas âge mêlés
Et je déclare, amis, que je suis satisfait,
Que mon ambition suprême est assouvie,
Que je me reconnais payé dans cette vie,
Et que les dieux cléments ont comblé tous mes vœux, 
Tant que sur cette terre, où vraiment je ne veux 
Ni socle olympien, ni colonne trajane,
On ne m’ôtera pas le sourire de Jeanne.

L'Immaculée Conception
Les bouches des petits sont de murmures pleines,
Ils sont vermeils, ils ont plus de fraîches haleines 
Que n’en ont les rosiers de mai dans les ravins.
Et l’aurore frissonne en leurs cheveux divins.

Jeanne endormie
Son teint, plus transparent qu’une aile de phalène. 
Ses gestes indistincts, son calme, c’est exquis.
Le vieux grand-père, esclave heureux, pays conquis, 
La contemple.
(…)
Oh quel profond sourire, et compris de lui seul,
Elle rapportera de l’ombre à son aïeul!
Car l’âme de l’enfant, pas encore dédorée,
Semble être une lueur du lointain empyrée,
Et l’attendrissement des vieillards, c’est de voir 
Que le matin veut bien se mêler à leur soir.

Les enfants gâtés
En me voyant si peu redoutable aux enfants,
Et si rêveur devant les marmots triomphants,
Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes.
Un grand-père échappé passant toutes les bornes,
C’est moi. Triste, infini dans la paternité,
Je ne suis rien qu’un bon vieux sourire entêté.
Ces chers petits ! Je suis grand-père sans mesure ;
Je suis l’ancêtre aimant ces nains que l’aube azure

Le syllabus
Tout en mangeant d’un air effaré vos oranges,
Vous semblez aujourd’hui, mes tremblants petits anges, 
Me redouter un peu ;
Pourquoi ? c’est ma bonté qu’il faut toujours attendre, 
Jeanne, et c’est le devoir de l’aïeul d’être tendre 
Et du ciel d’être bleu.
(…)
J’aime une petitesse et je déteste l’autre;
Je hais leur bégaiement et j’adore le vôtre ;
Enfants, quand vous parlez,
Je me penche, écoutant ce que dit l’âme pure, 
Et je crois entrevoir une vague ouverture 
Des grands cieux étoilés.

Car vous étiez hier, ô doux parleurs étranges, 
Ces interlocuteurs des astres et des anges ;
En vous rien n’est mauvais;
Vous m’apportez, à moi sur qui gronde la nue. 
On ne sait quel rayon de l’aurore inconnue ; 
Vous en venez, j’y vais.

Mariée et mère
Toute cette gaîté de l’âge sans douleur,
Tous ces amours dans l’œuf, tous ces époux en fleur 
Et je médite; et Jeanne entre, sort, court, appelle, 
Traîne son petit char, tient sa petite pelle,
Fouille dans mes papiers, creuse dans le gazon, 
Saute et jase, et remplit de clarté la maison ;
Son rire est le rayon, ses pleurs sont la rosée.
(…)
Que voulez-vous? L’enfant me tient en sa puissance;
Je finis par ne plus aimer que l’innocence;
Tous les hommes sont cuivre et plomb, l’enfance est or. 

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