A propose des fonctions de la philosophie
Louis Althusser, Être marxiste en philosophie, Puf, 2015, 344 p.
Préface par G. M. Goshgarian
Selon Althusser, la bataille principale en philosophie a lieu entre les tendances idéalistes et matérialistes, mais celle-ci ne se réalise jamais à l'état pur. En outre, les matérialistes mènent une bataille contre le champ de bataille lui-même, une thèse qui conduit tout droit à l’idée de dictature du prolétariat sur laquelle est fondée le marxisme althussérien. Car les classes sociales sont un effet de l'exploitation dont la reproduction, et donc l'existence, sont assurées par une structure de domination. C'est la fonction essentielle de l'État d'assurer la reproduction de ce rapport d'exploitation. Et comme la philosophie est insérée dans l'appareil d'État qu'il s'agit d'abolir, alors il faut penser une autre philosophie, une non-philosophie comme outil pour penser ce passage.
Althusser retrace l'histoire de la philosophie d'une manière imagée en pointant dans cette histoire l'apport de Spinoza pour décrire les passions tristes, celles de la haine, et, en celle-ci, c'est la politique qui parle, la politique des puissants et des riches. En cela, il est rejoint par Rousseau pour qui les riches arrachent aux pauvres leur soumission. Les philosophes sont alors vus comme des prêtres du pouvoir.
Dans toute philosophie, il existe « un système rigoureux qui rapporte nécessairement le sens de chaque terme à l'ensemble des autres termes. » (61) Ces termes qu'on appelle des catégories. Dans ce système, peu importe l'ordre que l'on va suivre pour parvenir à la conquête de la vérité même si Descartes exige comme Platon ou même Spinoza qu'on en suive un : partir des vérités premières, lesquelles sont douteuses. A la différence de la science mathématique qui elle est garantie comme vraie. Il y a donc une distinction entre la certitude mathématique et la certitude métaphysique (celle de la perfection de Dieu). Il existe des vérités à l'état naturel auxquelles tous les hommes peuvent accéder, et une vérité philosophique qui n'est accessible que par le philosophe. Se pose pour la philosophie la question des origines qui le plus souvent est ramenée à Dieu. De ce point de vue la philosophie matérialiste dit à l'inverse qu’on peut commencer par n'importe quoi, mais « que ce n'importe quoi doit être en mouvement » (73) : les philosophes matérialistes prennent toujours le train en marche. À la différence de la philosophie idéaliste, pour laquelle les catégories d'origine et de fin forment un couple complémentaire (il ne peut pas y avoir l'un sans l'autre), la catégorie majeure de la philosophie matérialiste est celle du procès, un procès sans origine ni fin, donc sans conscience ; autrement dit, un procès sans sujet. Pour connaître ce qui se passe dans l'histoire, il faut passer à l'étude concrète des faits empiriques.
La philosophie se différencie de la science en tant qu'elle n'a pas d'objet et qu'il n'y a pas de dispositif technique d'expérimentation ni d'hypothèses soumises à vérification. Mais elle a des objectifs et des enjeux, qu’elle exprime sous la forme de thèses : propositions qui regroupent un certain nombre de catégories par lesquelles elle prend des positions (dont l'étymologie est thésis). Elle ne va jamais seule, elle s'inscrit dans un ensemble. Comme à l'inverse de la science on ne peut parler à leur propos de vérité, il faut donc invoquer leur justesse ou leur fausseté. Et les thèses sont relatives aux pratiques humaines, ce qui revient à dire en suivant Gramsci que tout homme est philosophe.
La philosophie pose un face-à-face entre le sujet connaissant et l'objet à connaître qui doit produire au bout du compte la connaissance elle-même. Mais comment échapper à la contingence de l'homme connaissant (alors que la démarche n'est pas scientifique) ? En prenant appui sur la démarche à l'origine de la philosophie : s'inspirer de la démarche mathématique, des réalités abstraites de tout contenu empirique, universels et nécessaires. Selon Spinoza, cette connaissance mathématique peut nous servir de norme pour distinguer la connaissance pratique de la connaissance scientifique.
Dans l'histoire de la philosophie, la théorie de la connaissance a d'abord occupé une place subordonnée (philosophie grecque et médiévale), puis une place prépondérante à partir du XVIIe siècle, qu’elle a perdue avec Hegel. En recherche de garanties, la bourgeoisie dans sa marche en avant, s'est appuyée sur la science contre la féodalité et ses visions déistes. En outre, il lui fallait une théorie de la connaissance qui fonctionne en termes de droit, « un tribunal de la raison », pour reprendre le mot de Kant. Une fois son pouvoir établi, elle n'avait plus besoin de cette garantie philosophique, ses appareils idéologiques faisant le travail de légitimation et d'assujettissement.
Comment la philosophie matérialiste aborde-t-elle la réalité puisqu'elle ne possède pas de théorie de la connaissance ? Pour elle, le sujet et l'objet sont une seule et même chose, s'inscrivant ainsi dans une tradition, notamment aristotélicienne. La théorie léniniste du reflet consiste à dire que la connaissance reflète l'objet mais pas de manière purement passive, retrouvant là une idée de Spinoza pour lequel « l'ordre et l'enchaînement des idées est le même que l'ordre et l'enchaînement des choses. » Ainsi, dans la tradition matérialiste et plus précisément marxiste, la démarche consiste à partir des faits, sans poser une question juridique préalable à propos de la vérité, à propos du fait : c'est le primat de la connaissance pratique sur la connaissance théorique. Dans cette pratique, le savant construit une représentation de l'objet, bâtissant une théorie provisoire, dégageant les propriétés de l'objet dans un processus sans fin, puisqu'il n'a pas affaire à l'objet en personne, mais à des représentations, des généralités abstraites. Produire de la connaissance consiste à aller de l'abstrait vers le concret, celui-ci étant inépuisable.
Qu'en est-il de cet objet ? Dans les catégories de l'ontologie, la question se formule de la manière suivante : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? L’Être fonde l'existence. L’Être, c'est la présence. L’Être apparaît dans des modalités singulières. Les choses réelles sont multiples et distinctes à l'infini, mais leur être se présente sous des modalités singulières qui leur sont communes : la quantité, la qualité, le temps, l'espace, le lieu etc. Des modalités en nombre fini, et, en combinant l’Être de l'existence et la combinaison des modalités, on atteint la singularité du sujet existant.
Pour expliquer la singularité, on peut regarder ce que propose Épicure. Pour lui, c'est la déviance, la déviation qui est au commencement du monde et non pas la norme car les différents atomes se rencontrant et s'agrègent et produisent des êtres singuliers. C'est donc le thème de la rencontre qui est central, une rencontre contingente. Cette vision, que tout est rencontre, et que toute rencontre est contingente, ouvre sur l'histoire un regard sans précédent. Mais pour que la rencontre ait lieu, il faut que quelque chose « prenne ».
Donc la vision matérialiste de la philosophie propose le primat de la pratique sur la théorie, et cela, dans sa pratique, même. Or, qu’est-elle dans sa pratique ? Une lutte perpétuelle entre idéalisme et matérialisme.
Quelques thèses de la philosophie matérialiste : le primat de la pratique sur la théorie ; le primat de la matière ou de l'être sur la pensée ou la conscience ; le primat de l'objet réel sur l'objet de connaissance ; le primat de la vérité absolue sur la vérité relative (réfutant ainsi tout historicisme). De plus, il n'existe pas de loi de la dialectique comme certains penseurs (Lucien Sève) peuvent l'affirmer, mais des thèses dialectiques en nombre infini, alors que, dans le cas des lois, on en cible généralement trois ou quatre : interdépendance des phénomènes, le saut qualitatif, la négation de la négation, la contradiction). En particulier, il existe la thèse du primat de la contradiction sur les contraires qui trouve son écho dans la détermination des classes par la lutte des classes (les classes sont un rapport pas une chose).
Dans ce dispositif, l'analyse de l'idéologie est centrale, car elle est à la fois universelle, pratique et politique. On la retrouve dans tous les secteurs de la vie sociale avec comme fonction celle de la perpétuation du rapport de production, et donc elle existe en reflétant la lutte de classe économique et politique. La philosophie prend ainsi place dans cette architecture, comme un des moyens d'assurer la domination des classes dominantes. Si l'on revient à l'origine de la philosophie, elle naît à la suite de l'émergence des mathématiques (et donc de la science) empruntant à celle-ci, l'idée de démonstration, de rigueur et d'universalité, cherchant à travers l'œuvre de Platon à soumettre les mathématiques à la philosophie, au nom du bien et de la politique. C'est que la science possède un potentiel « subversif » (elle est liée de près ou de loin à l'athéisme et au matérialisme), et la philosophie montre alors comment elle est partie liée avec l'idéologie dominante, remplissant « une fonction idéologique incontestable. » (297) Mais, « à quoi peut servir à la philosophie cet emprunt des formes de la rationalité et de la scientificité dominante ? » (300) La philosophie remplit sa fonction dominante précisément par l'abstraction, en œuvrant à l'unification de l'idéologie dominante : « penser le tout ». C'est la raison pour laquelle il ne peut exister de philosophie marxiste, i.e. de recherche de systématique, car cette recherche ne peut être qu’idéologique et en dernier lieu renforcer l'État.

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