La langue au service de la domination nazie
Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich : carnets d'un philologue, Pocket, 2003 (1947), 376 p.
Extension du vocabulaire de l'héroïsme, par exemple avec le terme combatif, désignant « une tension de l’âme et de la volonté, qui, en toutes circonstances, vise à l'affirmation de soi par l'attaque et la défense, et qui n'est encline à aucun renoncement. » (28)
« Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient à 10 millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. » (40)
La langue comme régisseur de sentiments. Les mots sont de minuscules doses d'arsenic semblant de ne faire aucun effet.
Cette inconscience vire carrément à l'extase religieuse : le cas du tambour. Cette langue est pauvre dans ses principes, et donc ainsi non falsifiable. Elle est fixée au moyen des homélies régulières, hebdomadaires, de Goebbels. Il n'y a pas de différence entre l'écrit et l’oral : « tout en elle était discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation. » (49)
Le mot peuple est hypertrophié.
Expédition punitive : premier mot spécifiquement nazi, de résonance coloniale, brutale. Le deuxième mot renvoie vers le cérémonial historique donnant ainsi à l'acte une légitimité supplémentaire.
L'art de la propagande nazie utilise les techniques modernes car il s'agit de toucher tout le peuple dans l'espace politique moderne démocratique et non seulement ses représentants = le discours doit être populaire, i.e. concret et s'adressant au sens. Aussi le lieu décoré, la place ou la salle, dans lesquelles on s'adresse à la foule font partie du discours lui-même. « Le discours est une œuvre d'art totale qui s'adresse simultanément à l'oreille et à l’œil, et à l'oreille doublement, car le grondement de la foule, ses applaudissements ou ses protestations agissent sur l'auditeur aussi fortement, si ce n'est plus, que le discours en soi. » (84) Le ton est lui-même affecté par cette mise en scène. Le cinéma et la radio rendent compte de ce processus sensoriel.
Fanatique : terme condamné par les philosophes des Lumières, car symbolisant le ravissement religieux, convulsif et extatique.
Toutefois, chez Jean-Jacques Rousseau, le fanatisme bien que condamnable, manifeste une passion grande et forte qui élève l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, alors que l’irréligion et l'athéisme tirent l'homme vers la bassesse du moi, de l'intérêt particulier, sapant les fondements de toute société (L’Émile).
Dans la LTI, l’adjectif fanatique est employé, marquant au superlatif une reconnaissance officielle. Il ne revêt donc qu’une connotation positive.
SS : incarnation de l'éclair.
L'étude des noms montre la recherche de consonances, de références aux Germains et aux hommes du Nord.
On observe que le registre de la croyance et de la foi, s’insinue jour après jour, ce qui est logique puisque la LTI vise au fanatisme. Mais bien que cherchant à se démarquer du christianisme, le nazisme emprunte à la croyance religieuse avec les invocations de l'éternité, de l'unicité. Et ce niveau reste ancré longtemps même quand la défaite est acquise.
Nouveauté de l'antisémitisme :
Plus violent alors qu'il semblait avoir disparu ;
Apparaît moderne, utilisant l'organisation et la technique (cf. Auschwitz) ;
Fondé sur l'idée de race : le sang et non pas la confession = idée d’éternité. Fondée sur Gobineau, aristocrate, cherchant à expliquer la déchéance de sa classe sur des bases raciales (le sang noble, cf. p. 187)
De plus le racisme s'alimente au romantisme : détrônement de la raison, animalisation de l'homme, glorification de l'idée de puissance et du prédateur.
L'organisation nazie est rationnelle et hiérarchique, reflétant à tous ces niveaux le principe d'autorité et le culte de la personnalité : obéissance aveugle, sur la base de l'éducation militaire, c'est-à-dire par la répétition automatisée des gestes, indépendamment des considérations personnelles avec l’idée d’élever la personne tout en la mécanisant.
Il faut également relever l'emploi des chiffres suivant le modèle américain donnant un supplément de légitimité et de scientificité apparents (alors que bien souvent ils sont incontrôlables). Le mot total représente l’expression maximale dans ce registre. Car la LTI fait usage de superlatifs qui engendrent quasi sûrement l'incrédulité.
De plus tout son vocabulaire est placé sous le signe du mouvement et de l'action (cf. Sturm = l'assaut).
Utilisation de mots d'origine étrangère, au caractère ronflant, pour impressionner.

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