Sociologie de la mémoire ouvrière

  

Patrice Augereau, Les événements dans la mémoire des ouvriers, Thèse de 3e cycle sous la direction de Michel Verret, Nantes, 1981

 

Existence de plusieurs mémoires : nationale, familiale, professionnelle utilisant certains repères.

Les travailleurs s'expriment à un moment donné.

Problématique :

1- la mémoire varie selon :

  • le degré de militantisme ;

  • l'appartenance syndical ;

  • le lieu de travail ;

  • la trajectoire.

2- c'est la pratique présente des ouvriers qui détermine le récit.

3- c'est à partir du militantisme que les ouvriers prennent conscience des événements politiques.

4- discours totalement différents entre militants et non-militants :

  • sur les notions d'espace et de temps ;

  • les plus engagés ont moins de vie personnelle.

5- quelle que soit l'appartenance syndicale, il y a :

  • culture ;

  • connaissance historique ;

  • une conscience de la situation actuelle ;

  • un détachement personnel.


Les entretiens ne durent pas plus de 2 heures. Le lieu n'est pas neutre : café (liberté mais plus courts), au domicile (liberté mais surveillance de la femme), local syndical (luttes, va-et-vient).


Donc plusieurs calendriers :

  • familial : CEP, service militaire, mariage, naissance des enfants, avec l'âge très présent.

  • Professionnel : marqué par le changement (d'emploi, de patron), de rupture (licenciement, grèves). Avec références à l'itinéraire propre à l'ouvrier et à l'usine.

  • Économico-politique : le côté original de la mémoire ouvrière ? Importance donnée à ce calendrier quel que soit le type d'ouvrier (âge ou degré de militantisme). La période évoquée est surtout 1936-1947, ensuite 1968. Années 1950-1967 sont passées sous-silence. L’individu se replace dans les événements avec des différences selon le degré de militantisme. Ce blanc provient ainsi de l'absence de conséquences sur la vie des ouvriers de cette période.

Enfance, école, parents sont peu évoqués dans les interviews. Le service militaire est le souvenir personnel le plus évoqué. Il n'est pas forcément pour les militants un moment de cessation de leurs activités politiques.

« La vie de travail est largement commentée sous différents aspects : apprentissage, entrée dans la métallurgie, conditions de travail, mobilité professionnelle, ascension professionnelle.


Militants : adhésions, responsabilités, engagement.

Non-militants : calendrier exclusivement personnel, « temps éternellement fixé sur autrefois » (103).

Pour les adhérents sans responsabilités, un événement reste, 1936.

Pour les militants ce qui reste ce sont les luttes, puis après les particularités locales et régionales.

Ceux qui ont eu des responsabilités ont une culture historique qui dépasse leur simple trajectoire. Y'a un effacement de leur vie personnelle. Ils racontent l'histoire de la classe ouvrière. Leur espace n'est pas le même que celui des non-militants : plus large que la région, avec la nation, mais aussi pays étrangers.

Leur adhésion se fait lors de moments de luttes (1936), et les premières luttes sont un moment important de » ce point de vue. La répression est une autre constante du discours des militants. Licenciés pour cause militantisme.

Les militants à la fois syndicaux et politiques ne se différencient pas, sauf à FO.

Les repères politiques  : 14-18, 39-45, mais pas pour tous. La révolution russe est peu ou pas mentionnée. Par contre la crise économique et la montée du fascisme est mentionnée. « La période qui va de 1934 à 1945 est la plus commentée par les travailleurs. Cette dizaine d'année occupe les 4/5e de nos interviews. » (138)

Pour beaucoup, prise de conscience du fascisme après 1936.

Mais plus que ça, c'est la réunification syndicale qui est l'objet de longs discours : début du syndicalisme de masse. « Ils l'ont ressenti quotidiennement au plus profond d'eux-mêmes, « dans une atmosphère de joie de gaîté, comme moment d'espoir. » (144)

Réunification = puissance de la classe ouvrière.

1936 : ils essaient avant tout de décrire l'ambiance. Ce ne sont pas les élections qui ont permis les acquis mais la lutte. En plus, solidarité avec les paysans.

Souvenir des congés payés, de la semaine de 40 h (critiquée par les OS, manœuvres car baisse des salaires).

La guerre d'Espagne : un des seuls événements extérieurs abordé, avec certains qui sont partis dans les Brigades Internationales.

39-45 comme sale moment, notamment les bombardements. « La résistance, la lutte contre l'envahisseur a donné lieu à un formidable moment de solidarité entre les combattants, combattants opposés sur des opinions politiques, mais réunis devant un péril commun. » (183)

La Libération est un autre moment fort dans le mouvement ouvrier français. (188) Se déclinant en deux sous-moments : la réunion syndicale, et la venue de ministres communistes. Croizat laisse un souvenir précis.

Mais peu d'événements politiques laissent un souvenir précis : « nul rythme, ni présidentiel ni gouvernemental, scande la mémoire de ces travailleurs mais au contraire des ruptures dont 1936, les guerres et la Libération délimitent les époques. » (193)

La qualification (ou non qualification) modifie leur rapport aux événements : 1939 où les OQ sont affectés spéciaux et continuent de travailler.

A la CFDT : mémoire des histoires écrites. La diversité par rapport aux origines est grande chez les ouvriers. Des jeunes militants déracinés, de mémoire catholique. Ils ne veulent pas une politisation explicite. Passage CFTC/CFDT très marqué. Longues évocations des grèves de 1950-1955, de 1968 (d'ailleurs peu évoqué par d'autres).

A FO : ce qui les unifie, c'est leur opposition à la CGT (237). Pour certains, continuité avec la CGT de 1936. Relative unité au niveau de la trajectoire : aucun n'est d'origine prolétarienne, ils ne sont pas venus directement à la métallurgie, ils valorisent l'ascension sociale tendant à sortir plus ou moins de la classe.

Leur mémoire s'oppose au « syndicat communiste ». 1936, est une victoire politique plutôt que se référant aux grèves, et son échec est dû aux communistes. Pour la plupart des militants FO, c'est la grève de 1947 qui les incitèrent à rompre. « Difficile de concilier trotskystes, anarchistes, réformateurs, collaborateurs, anti-grévistes. » (246) Mais finalement, unité sur un seul point : l'anticommunisme.

A la CGT/CGTU : origine urbaine, prolétarienne, ils commencent comme ouvrier et deviennent OHQ. Leur mémoire situe les ouvriers par rapport aux patrons. Ils ignorent les autres syndicats. Ils privilégient les luttes, les victoires sur le patronat, l'unité. Ils ignorent leur vie personnelle. Tous les événements sont considérés dans cette perspective de lutte des classes : février 1934, le Congrès de Tours, 1936, la guerre d’Espagne (symbolisant l’échec du Front Populaire), 1945, la Libération. « Mémoire des luttes valorisant les victoires, la mémoire des cégétistes privilégie le présent. » (261) Biographie qui dépasse le cadre personnel pour éclairer le caractère collectif de la vie ouvrière où la vie des camarades tient autant de place que la leur. » (261)

« La mémoire ouvrière s'appuie principalement sur le langage oral, parce qu’aucun ne lit ni n'écrit, parce que c'est dans la famille, à l'usine, avec les parents et camarades que se transmet cette culture ; on se communique ses souvenirs, on les mêle aux souvenirs des autres, d'ouvrier à ouvrier, de père à fils, répétés et déformés, ces souvenirs passent les barrières syndicales et les diverses tendances politiques pour former cette mémoire . » (244)

Dans cette mémoire collective, 3 temps :

  • la nuit des temps = misère ;

  • période de rupture = fin de l’exploitation, unité de la classe ouvrière ;

  • temps du passé et du futur (grand nombre de thèmes) = bilan et espoirs.

Les formes d'inscription des traces du passé :

  • dans les objets (travail humain) : concernés au plus haut point par ça ;

  • dans les conduites humaines : habits, repas, manières d'être et de faire ;

  • dans la mémoire des hommes : le langage ; avec la question connexe de l'éducation :

        • Transmission orale avec des gardiens de la mémoire (bardes, prêtres…) ;

        • transmission écrite : grossissement de la mémoire (textes religieux, historiques) ;

        • transmission ou conservation numérique.

Halbawachs : la mémoire c'est l'acte présent d'évoquer le passé, en fonction du cadre social. Le souvenir « permet de nous situer au milieu de la variation continue des cadres sociaux et de l'expérience collective historique = pluralité des mémoires, reconstruction incessante du passé afin d'écarter tout ce qui pourrait séparer les individus (vision normative de la mémoire).

De tous ces points de vue, les ouvriers sont dépourvus de grande capacité de mémoire : langage, jeunesse de la classe, racines autres, place ds la société...


1936 : ambiance, atmosphère = joie, unité, espoir, volonté de montrer 1936 comme rupture. Mais désespoir, asservissement, oppression, brimades, après.

« A partir de cette volonté de montrer la rupture, tout est amplifié, la misère d'un côté, la belle vie de l'autre. » (148)

1936 dépasse le simple arrêt de travail = affirmer son droit à l'existence = revanche sur le patronat. Pour les ouvriers, le plus marquant ce sont les congés payés, puis les 40 h. La description de ces congés (en groupe) emprunte aux images du cinéma. Car peu sont partis. La loi des 40 h pénalise les payés à l'heure.

Évocation de la légalisation des syndicats de la part de militants d'avant 1936. Peu de place accordée aux convention collective, sinon émanant de syndiqués actuellement à FO.

1936 : sentiment que ça a duré peu de temps.


1939-1945 : c'est un repère pour tous.Peu d'enthousiasme pour la mobilisation (retards). La guerre leur apparaît comme une trahison, celle des revanchards, de la bourgeoisie, des généraux.

La libération apparaît comme le moment d'intégration de la classe ouvrière dans la nation.


1968 : peu commentée, car trop proche, et période de désunion.


CFTC/CFDT : absence de passé ou passé renié. Les luttes, pas de mémoire personnelle, pas de souvenir précis, mais mémoire de lectures, mémoire d' histoires écrites, mémoire des événements historiques très prononcée, avec description que nous retrouvons dans nos livres d'histoire. La passé de la classe ouvrière est repris à leur compte. Domination quand même du présent. L’origine chrétienne est refoulée. « Mémoires diverses où des visions opposées se retrouvent, mémoire de lectures historiques qui permet à l’extrême diversité de ces militants de retrouver un principe d'unité. » (236)


Conclusion :

Se dégage une mémoire commune de la classe ouvrière effaçant les différences, « espèce de discours légendaire, s'appuyant sur une mémoire historique, mais tendant à la mythifier, à l'embellir, à en faire 1a légende ouvrière. » (263)

Elle peut être dominée par certains groupes, mais chacun peut s'y retrouver.

Mémoire collective : ensemble des récits ouvriers.

Tendance à l’exagération.

Mémoire s'appuyant sur le roman (Zola), la télévision, les journaux, le cinéma (comme 1936).

3 temps de cette mémoire :

  • nuit des temps : d'autrefois et toutes classes malheureuses, laborieuses, passé non daté, marqué par l'absence de législation, où tout se mêle : la Révolution fr,ançaise, la Commune, les grèves...

  • la rupture (1936, 1939, 1944, 1945) : fin de l’exploitation, des défaites, et l'unité retrouvée.

  • Le passé et le futur : avant/après.

 

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